HORS-SERIE. Intolérable !

INTOLERABLE !

N°6.MATERIALISMES.Intolérable

Matérialismes N°06. HORS SERIE. Juillet 2014
En soutien à l’association citoyenne du Parti de Gauche-Marne.

« Je demande au monde entier quelle est la couleur du sang ?»

(jeune palestinien, L’Humanité, 21 juillet 2014)

« Pourquoi les palestiniens seraient-ils des « interlocuteurs  valables » puisqu’ils n’ont pas de pays ? Pourquoi auraient-ils un pays puisqu’on le leur a ôté ? On ne leur a jamais donné d’autres choix que de se rendre sans conditions. On ne leur propose que la mort. Dans la guerre qui les oppose à Israël, les actions d’Israël sont considérées comme des ripostes légitimes (même si elles paraissent disproportionnées), tandis que celles des Palestiniens sont exclusivement traitées de crimes terroristes. Et un mort arabe n’a pas la même mesure ni le même poids qu’un mort israélien »[1].

Ces lignes du philosophe Gilles Deleuze datent de 1978. 36 ans nous en séparent. Elles auraient pu être écrites hier, bien que rédigées sous une toute autre conjoncture. Intolérable est le massacre du peuple palestinien par l’Etat d’Israël, sous le prétexte du refus par le Hamas de l’offre égyptienne d’un cessez-le-feu [2]. Trêve qui aurait laissé le choix au peuple palestinien, depuis le blocus de 2007, « entre une mort lente et une mort rapide. Les avions israéliens dévastent tout sur leur passage, tout, mais le blocus israélien tue aussi à petit feu »[3] (Le Monde, 17 juillet 2014).

 Intolérable est le nom du silence, de l’inaction de notre Etat et de l’interdit de nos manifestations en France pour être la voix de ceux qui ne peuvent se faire entendre, pour faire taire une solidarité contre le meurtre et la misère d’un peuple.

Dans un entretien avec Elias Sanbar publié dans Libération en 1982, pour la création de la Revue d’Etudes Palestiniennes, Deleuze notait qu’existait, du côté palestinien, « un nouveau ton » qui témoignait d’une « nouvelle conscience » qui permettrait aux Palestiniens « de parler d’une nouvelle manière, (…) d’ « égal à égal » »[4]. Aujourd’hui, la nouveauté est que l’Etat d’Israël, « qui vit de la force » voit « qu’en face il y a maintenant une force palestinienne, ce qui n’était pas tout à fait le cas avant » (L’Humanité, 20 juillet, 2014).

Reste un peuple, meurtri, sans terre, minorité d’apatrides dans un pays colonisé, qui tente de faire reconnaître, impuissant, son « droit au droit », dans cette prison à ciel ouvert qu’est devenu Gaza ;  « Ici, c’est comme une prison, mais en plus grand. Nous n’avons plus rien. Nous voulons la paix, pas Israël. Pourquoi n’avons nous pas le droit d’avoir notre Etat ? Depuis sept ans, c’est la même chose, des souffrances et la guerre. Nous n’avons même plus le goût de la vie » ; « On ne veut pas grand chose, on veut respirer ! ».

Peuple, aux déplacements sans issues sur un sol endeuillé, mais sans cesse évacué, chassé, expulsé à l’intérieur de son propre territoire ; « si on va vers Beit Hanoun, les israéliens nous tirent dessus. Si on va au sud, à Rafah, les égyptiens nous empêchent de passer et nous n’avons pas le droit de prendre la mer » (L’Humanité, 20 juillet, 2014).

La question qui se pose du côté israélien – qui se posait dès les années 80, dans le contexte de la création de la Revue d’Etudes Palestinienne – est de savoir comment, selon quel procédé : « faire le vide, comment vider un peuple ? »[5],  si ce n’est en faisant comme si cette disparition avait déjà eu lieu. Elias Sanbar rappelle que les immigrants juifs qui arrivaient dans les ports palestiniens entre 1930 et 1950 venaient sous un mot d’ordre, « Une terre sans peuple » – donc vide – « pour un peuple sans terre ». Mais à la seconde où le bateau accostait à Haïfa, l’immigrant entendait une langue, il voyait un monde, il voyait des gens en chair et en os. Et il a fonctionné comme si ces gens n’existaient pas ».

Dès le début, « Israël n’a jamais caché son but : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXe siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’œuvre dépendante du territoire, mais plutôt une main d’œuvre volante et détachée, comme si c’était des immigrés mis en ghetto.

Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes… »[6]. Que demandent les palestiniens ? Etre un peuple comme les autres.

Intolérable parce que dans la complexité géo-politique internationale et historique du conflit israélo-palestinien, ce que nous retenons ce sont les victimes civiles, leurs témoignages apeurés, aveuglés par les larmes et les cris, la fuite et le désespoir, l’incompréhension de l’inaction internationale, pour ce peuple sans droit au droit ; « Qui veut voir le sang des enfants, le sang des vieilles femmes, de tous ces handicapés ? Ils étaient dans des fauteuils roulants, ils ne pouvaient pas marcher. Je demande au monde entier quelle est la couleur du sang ? ». La vie n’est plus la question, au mieux la survie, mais de savoir « quand je regarde mes filles je me demande qui va mourir la première. Nous ne sommes que des civils » (L’Humanité, 21 juillet 2014).

Intolérable l’illégalisme de l’Etat Israël, sans contredit manifeste et déclaré de la communauté internationale. Illégalisme depuis la résolution de l’ONU de 1967 sur la décolonisation des terres palestiniennes. Illégitime, par ses crimes désormais de guerre[7], définit par le droit international et la convention de Genève, interdisant tout attaque contre les civils et infrastructures civiles, d’une armée qui s’auto-proclame « la plus morale au monde » (L’humanité du 21 juillet 2014), bombardant les ambulances puis, détruites, vise les secouristes venant en aide aux victimes.

Intolérable un blocus économique, dont les dispositions de la trêve de 2012, n’ont jamais été respectées et rendant impossibles toute économie, même parallèle parce que de nécessité, après la fermeture par l’Egypte en 2013 des tunnels de contre bande. Un cessez le feu de 2012 qui devait donner « autorisation aux pêcheurs de Gaza de sortir jusqu’à 6 milles nautiques, au lieu de trois milles jusqu’alors ; et l’accès aux terres de la « zone tampon » située le long de la frontière avec Israël, qui représente 35% des terres cultivables de Gaza. Après 2012, des Palestiniens ont continué à se faire tuer dans la zone tampon, alors qu’ils étaient supposés avoir le droit d’y accéder. Les pêcheurs, non plus n’ont jamais vus les effets d’une quelconque trêve. Le harcèlement des Israéliens est resté quotidien. A quoi sert alors un cessez-le-feu ? » (Le monde, 17 juillet 2014), bombardement le 17 juillet par l’aviation israélienne du navire Gaza Arch, à sec pour réparation d’une ONG dont le but « était de briser le blocus imposé (L’humanité, 17 juillet, 2014). Blocus qui, par son embargo, condamne 70% des habitants de Gaza à vivre en dessous du seuil de pauvreté, 40% de la population étant au chômage, embargo jusqu’aux médicaments de premières nécessités ; sans fioul, gaz, et gasouil – jusqu’aux ambulances qui n’ont plus de quoi se déplacer -, eau potable se faisant rare. (L’humanité, 18 juillet 2014).

Dans ce contexte d’urgence, il s’agirait de relire les analyses de Hannah Arendt, dans l’Impérialisme, sur la situation de certaines minorités nationales reconnues par les Traités des Minorités dans l’Europe des années vingt, soumises à la cruelle alternative : accepter des statuts et des droits de seconde zone, ou émigrer dans les États nationaux auxquels, par des critères culturels ou linguistique, elles étaient administrativement rattachées. Alternative qui formera, à l’époque, le laboratoire de nouvelles pratiques d’assujettissement de masse, et dont nous observons aujourd’hui l’inacceptable renouveau[8]. Dans ses analyses Arendt souligne que «la première perte que les “sans-droit” ont subie a été la perte de leur résidence, ce qui voulait dire la perte de toute la trame sociale dans laquelle ils étaient nés et dans laquelle ils s’étaient aménagé une place distincte dans le monde. Ce n’est pas une catastrophe sans précédent, loin de là : dans la longue mémoire de l’histoire, l’émigration forcée d’individus ou de groupes entiers pour des raisons politiques ou économiques apparaît comme un événement quotidien. Ce qui est sans précédent, ce n’est pas la perte de résidence, mais l’impossibilité d’en trouver une. Tout à coup, il n’y a plus un seul endroit sur terre où les émigrants puissent aller sans tomber sous le coup des restrictions les plus sévères, aucun pays où ils aient une chance de s’assimiler, aucun territoire où ils pourraient fonder leur propre communauté »[9].

Intolérable serait notre silence.

 

 

[1]. Deleuze, Les gêneurs, article publié dans Le Monde, 1978, repris dans Deux régimes de fous, p. 147, Minuit, 2003.

[2]. Voir les conditions de ce refus, supra.

[3]. Les citations sont reprises de quotidiens français. Elles sont les témoignages du peuple palestinien.

[4]. Deleuze, Les Indiens de Palestine, art. cité, p. 181.

[5]. Deleuze, Les Indiens de Palestine, art. cité, p. 181.

[6]. « Grandeur de Yasser Arafat », art. cité, p. 222.

[7]. « Art. 460-4. – Constituent également des crimes de guerre commis en violation des lois et coutumes applicables aux conflits armés internationaux, les faits suivants : 

« 1° – 

« – le fait de diriger intentionnellement des attaques contre la population civile en tant que telle ou contre des civils qui ne participent pas directement aux hostilités ; 

« – le fait de lancer intentionnellement une attaque en sachant qu’elle causera incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile et des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil ou des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel qui seraient manifestement excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage concret et direct attendu ; 

« – le fait d’attaquer ou de bombarder, par quelque moyen que ce soit, des villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus et qui ne sont pas des objectifs militaires ; 

« – le fait de soumettre une personne à une attaque en la sachant hors de combat, entraînant sa mort ou causant des atteintes graves à son intégrité physique ou à sa santé ; 

« – le fait d’utiliser la présence d’un civil ou d’une autre personne protégée pour éviter que certains points, zones ou forces militaires ne soient la cible d’opérations militaires ; 

« – le fait d’affamer délibérément les civils comme méthode de guerre, en les privant de biens indispensables à leur survie, y compris en empêchant intentionnellement l’envoi des secours prévus par les Conventions de Genève ;
« – le transfert, direct ou indirect, par une puissance occupante d’une partie de sa population civile, dans le territoire qu’elle occupe, ou la déportation, ou le transfert à l’intérieur ou hors du territoire occupé de la totalité ou d’une partie de la population de ce territoire »

[8]. Guillaume Sibertin-Blanc, « Peuple et territoire : Deleuze lecteur de la Revue d’Études Palestiniennes », Cette communication a été préparée pour le Colloque international « Intellectuels et écrivains français face au monde arabe » organisé par Catherine Mayaux à l’Université de Cergy-Pontoise les 31 janvier-1er février 2008. Document sur lequel nous nous appuyons.

[9]. H. Arendt, L’impérialisme, tr. fr. M. Leiris, Paris, Fayard, 1982, rééd Seuil, 1997, p. 276.

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