N°80. D.HARVEY, « LE NÉOLIBÉRALISME EST UN PROJET POLITIQUE », 20 novembre 2016

UN ENTRETIEN AVEC DAVID HARVEY.

Auteur de nombreux autres ouvrages, le géographe britannique David Harvey a publié en 2005 le livre A Brief History of Neoliberalism, (Oxford University Press. Publié en français en 2014 aux éditions Prairies ordinaires), qui a fait date dans le décryptage de ce nouveau mode de domination capitaliste. L’interview que nous reproduisons ici a été réalisée pour le site de la revue étatsunienne Jacobin :  https ://www.jacobinmag.com/2016/07/david-harvey-neoliberalism-capitalism-labor-crisis-resistance, publié le 23 juillet 2016. Quelques coupes opérées pour des raisons de place sont signalées entre crochets.

Extrait repris de L’Anticapitaliste revue, novembre 2016 (Traduction, Régine Vinon).

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MATÉRIALISMES N°80.
(PDF) N°80. D.HARVEY, LE NÉOLIBÉRALISME EST UN PROJET POLITIQUE, 20 novembre 2016

 

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Un entretien avec David Harvey

Néolibéralisme est un terme utilisé massivement de nos jours. Mais ce que les gens mettent derrière est plutôt flou. Dans son usage le plus systématique, il se réfère à une théo­rie, une palette d’idées, une straté­gie politique ou une période histo­rique. Pouvez-vous commencer par donner votre interprétation du néo­libéralisme  ?

J’ai toujours dit que le néolibéralisme était un projet politique lancé par la classe capitaliste alors qu’elle se sen­tait très menacée politiquement et éco­nomiquement, de la fin des années 1960 jusqu’aux années 1970. Ils vou­laient désespérément mettre en avant un projet politique qui jugulerait la force de la classe ouvrière […]
La classe capitaliste a alors vraiment pris peur et s’est demandée quoi faire. Elle n’était pas omnisciente, mais sa­vait qu’il y avait un certain nombre de fronts sur lesquels elle devait lutter : le front idéologique, le front politique et par-dessus tout, la nécessité de réduire par tous les moyens possibles le pou­voir de la classe ouvrière. C’est à partir de là qu’a émergé le projet politique que j’appellerais néolibéralisme.

– Pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos des fronts politique et idéologique, ainsi que sur les at­taques contre le monde du travail ?

Sur le front idéologique, cela consista à suivre l’avis d’un type dénommé Lewis Powell, qui avait écrit un mémoran­dum disant que les choses avaient été trop loin et que le capital avait besoin d’un projet collectif. Cette note aida à mobiliser la Chambre de commerce et la Table ronde des affaires. Les idées avaient alors leur importance. Ces gens pensaient qu’il était impossible d’organiser les universités parce qu’elles étaient trop progressistes, et le mouvement étudiant trop fort. Du coup, ils ont mis en place tous ces groupes de réflexion, ces think tanks comme l’Ins­titut de Manhattan, les fondations Ohlin ou Heritage. Ces groupes met­taient en avant les idées de Friedrich Hayek, de Milton Friedman et de l’éco­nomie de l’offre.
Le plan était que ces think tanks fassent des recherches sérieuses […] qui se­raient alors publiées de façon indépen­dante, influenceraient la presse et fe­raient peu à peu le siège des universités. Ce processus a pris du temps. Je pense qu’ils en sont maintenant à un point où ils n’ont plus besoin de choses telles que la fondation Heritage. Les universi­tés ont été largement pénétrées des pro­jets néolibéraux qui les environnent.
En ce qui concerne le travail, le défi consistait à rendre le coût du travail lo­cal compétitif par rapport au coût du travail globalisé. Une solution aurait été a été de faire appel à de la main-d’oeuvre immigrée. Dans les années 1960, par exemple, les Allemands ont fait appel aux Turcs, les Français aux Maghrébins et les Anglais à des travailleurs issus de leurs anciennes colonies. Mais cela avait créé beaucoup de mécontente­ment et d’agitation sociale.
Les capitalistes ont cette fois choisi l’autre voie : exporter le capital là où il y avait une force de travail peu chère. Mais pour que la globalisation fonc­tionne, il fallait réduire les tarifs et ren­forcer le capital financier, car ce dernier est la forme de capital la plus mobile. Le capital financier et le fait de rendre les monnaies flottantes devinrent essen­tiels pour juguler la classe ouvrière. En même temps, les projets de privatisa­tion et de dérégulation créèrent du chô­mage. Donc, chômage à l’intérieur du pays et délocalisations à l’extérieur, ainsi qu’une troisième composante, le changement technologique, la désin­dustrialisation à travers l’automatisa­tion et la robotisation. Telle a été la stra­tégie pour écraser la classe ouvrière […]

– Depuis la publication en 2005 de « Brève histoire du néolibéralisme », beaucoup a été écrit sur ce concept. Il semble y avoir principalement deux camps : des chercheurs qui sont plus intéressés par l’histoire intellec­tuelle du néolibéralisme et des gens qui sont surtout concernés par le « néolibéralisme réellement exis­tant ». Où vous situez-vous ?

Il existe une tendance dans les sciences sociales, à laquelle je tente de résister, qui consiste à rechercher une formule magique pour expliquer un phéno­mène. Il y a ainsi une série de gens qui disent que le néolibéralisme est une idéologie et qui en écrivent une histoire idéalisée. Un exemple en est le concept de Foucault de « gouvernementalité » [dé­signant une présumée rationalité propre à la fonction de gouverner, NdTr] qui voit des tendances néolibérales déjà présentes au 18e siècle. Mais si vous ap­préhendez le néolibéralisme unique­ment comme une idée ou un ensemble de pratiques limitées de « gouverne­mentalité », vous trouverez de nom­breux précurseurs.
Ce qui manque ici, c’est la manière dont la classe capitaliste a déployé ses efforts durant les années 1970 et le début des années 1980. Je pense qu’il est juste de dire qu’à cette époque, pour le moins dans le monde anglo-saxon, elle s’est passablement unifiée. Les capitalistes se sont mis d’accord sur beaucoup de choses, comme la nécessité de forces politiques qui les représentent réelle­ment […]
Cette période s’est caractérisée par une grande offensive sur plusieurs fronts, idéologique et politique, et la seule fa­çon de l’expliquer est de reconnaître le haut niveau de solidarité de la classe capitaliste. Le capital a réorganisé son pouvoir dans une tentative désespérée de retrouver sa prospérité économique et son influence, qui avaient été sérieu­sement entamées de la fin des années 1960 jusqu’aux années 1970.

– Il y a eu de nombreuses crises de­puis 2007. Comment le concept et l’histoire du néolibéralisme peuvent-ils nous aider à les com­prendre ?

Il y a eu très peu de crises économiques entre 1945 et 1973. Dans cette période, on a traversé des problèmes sérieux mais pas de crises majeures. Le tour­nant vers les politiques néolibérales s’est opéré au cours des années 1970 dans le cadre d’une crise sévère, et l’ensemble du système a subi depuis une série d’autres crises. Bien enten­du, celles-ci produisent à chaque fois toutes les conditions des crises à venir.
En 1982-1985, il y a ainsi eu la crise de la dette au Mexique, au Brésil, en Equa­teur et, sur le fond, de tous les pays en développement, y compris la Pologne. En 1987-1988, on a vu aux Etats-Unis une grande crise des sociétés d’épargne et de prêt ; puis une énorme crise en 1990 en Suède, où toutes les banques ont dû être nationalisées ; et bien sûr, l’Indonésie et le Sud-est asiatique en 1997-1998, avant que la crise n’atteigne la Russie, puis le Brésil et l’Argentine en 2001-2002. Il y a enfin eu des problèmes aux Etats-Unis en 2001, dont ces der­niers se sont sortis en prenant de l’argent à la Bourse pour l’injecter dans le marché du logement. En 2007-2008, le marché du logement a implosé, et cela a été la grande crise. Vous pouvez regar­der une carte du monde et visualiser les crises parcourant la planète.
Le concept de néolibéralisme est utile afin de comprendre ces phénomènes. Un des grands changements du néoli­béralisme a été, en 1982, de débarrasser la Banque mondiale et le FMI de tous leurs keynésiens. Ils ont été remplacés par des théoriciens néoclassiques de l’offre et la première chose que ceux-ci ont décidé est que dorénavant, le FMI suivrait face à toute crise une politique d’ajustement structurel.
En 1982, le Mexique a connu une crise de la dette. Le FMI a dit « nous allons vous sauver ». En fait, ils ont sauvé les banques d’investissement new-yorkaises et imposé des politiques d’austérité. Comme résultat des poli­tiques d’ajustement structurel du FMI, la population mexicaine a subi une perte de pouvoir d’achat de l’ordre de 25 % dans les quatre années qui ont sui­vi 1982. Depuis, le Mexique a subi quatre autres ajustements structurels. De nom­breux pays en ont connu plus d’un. Cette pratique est devenue un classique.
Que font-ils aujourd’hui à la Grèce ? C’est presque une copie conforme de ce qu’ils ont fait au Mexique en 1982. Et c’est aussi ce qui s’est passé aux Etats-Unis en 2007-2008. Ils ont renfloué les banques et fait payer l’addition à la po­pulation à travers des politiques d’aus­térité.

– Y a-t-il quelque chose, dans les crises récentes et la façon dont elles ont été gérées par les classes dirigeantes, qui vous ferait revoir aujourd’hui votre théorie du néolibéralisme ?
Eh bien, je ne crois pas que la solidarité de la classe capitaliste soit aujourd’hui ce qu’elle était alors. Au niveau géopoli­tique, les Etats-Unis ne sont plus en po­sition de mener la danse comme ils le faisaient dans les années 1970.
Je pense que nous assistons à une régio­nalisation des structures globales de pouvoir au sein du système des Etats, avec des hégémonies régionales comme celles de l’Allemagne en Europe, du Bré­sil en Amérique latine ou de la Chine en Asie de l’Est. Evidemment, les Etats-Unis conservent une position domi­nante, mais les temps ont changé. Oba­ma peut se rendre au G20 et dire « nous devons faire ceci », et Angela Merkel lui répondre « nous ne le ferons pas », ce qui était inimaginable dans les années 1970. La situation géopolitique s’est donc régionalisée, il y a davantage d’au­tonomie. Je pense que c’est en partie un résultat de la fin de la guerre froide. Des pays comme l’Allemagne ne dépendent plus de la protection des Etats-Unis.
Par ailleurs, ce que l’on a appelé « la nouvelle classe capitaliste » des Bill Gates, d’Amazon et de la Silicon Valley, a une politique qui diffère de celle des géants traditionnels du pétrole et de l’énergie. Le résultat est que chacun es­saie de suivre sa propre voie, ce qui en­traîne des conflits entre par exemple l’énergie et la finance, l’énergie et la Si­licon Valley, etc. Il existe de sérieuses divergences sur des sujets tels que le changement climatique, par exemple.
Un autre aspect qui me paraît crucial est que la poussée néolibérale des an­nées 1970 ne s’est pas imposée sans de fortes résistances. Il y a eu d’impor­tantes réactions de la classe ouvrière, des partis communistes en Europe, etc.

Mais je dirais qu’à la fin des années 1980, la bataille avait été perdue. Et comme la classe ouvrière n’a plus le pouvoir dont elle disposait à cette époque, la solidarité au sein de la classe dirigeante n’est plus aussi nécessaire. Il n’y a plus de menace sérieuse venue d’en bas. La classe dirigeante se dé­brouille très bien et n’a pas à changer grand-chose.
Si la classe capitaliste se débrouille bien, en revanche, le capitalisme va plu­tôt mal. Les taux de profit se sont réta­blis mais les taux de réinvestissement sont extrêmement bas, de sorte que beaucoup d’argent ne retourne pas dans la production mais est consacré à l’acca­parement de terres ou à des rachats d’actifs.

– Parlons un peu plus des résistances. Dans vos travaux, vous insistez sur le fait, apparemment paradoxal, que l’offensive néolibérale se soit dérou­lée parallèlement à un déclin dans la lutte de classe, au moins dans le Nord, en faveur de « nouveaux mou­vements sociaux » pour la liberté in­dividuelle. Pourriez-vous expliquer comment le néolibéralisme donne naissance à certaines formes de ré­sistance ?

Voici une question à méditer : qu’est ce qui fait que chaque mode de production dominant, avec sa configuration poli­tique particulière, crée un mode d’op­position qui en constitue le reflet ? A l’époque de l’organisation fordiste de la production, le reflet était un mouve­ment syndical centralisé et des partis politiques s’appuyant sur le centralisme démocratique. A l’époque néolibérale, la réorganisation de la production vers une accumulation flexible a produit une gauche qui est aussi, à bien des titres, son reflet : travail en réseaux décentra­lisés, non hiérarchisés. Je trouve que c’est très intéressant. Et que jusqu’à un certain point, le reflet du miroir valide ce qu’il essaie de détruire. Le mouve­ment syndical a ainsi soutenu le for­disme.
Je crois qu’en ce moment beaucoup de gens à gauche, en étant très autonomes et anarchisants, renforcent en fait le néolibéralisme dans sa fin de partie. Beaucoup de gens à gauche n’aiment pas entendre de tels propos. Mais la question qui se pose est évidemment : y a-t-il un moyen de s’organiser qui ne soit pas en miroir du néolibéralisme  ? Pouvons-nous briser ce miroir et orga­niser quelque chose d’autre, qui ne joue pas le jeu du néolibéralisme ?
La résistance au néolibéralisme peut prendre de nombreuses formes. Dans mes travaux, je mets l’accent sur le fait que le lieu de réalisation de la valeur est aussi un point de tension. La valeur est produite dans le processus du travail, et c’est un aspect très important de la lutte de classe. Mais la valeur se réalise sur le marché à travers la vente, et une bonne partie de la politique y est liée. Une grande part de la résistance à l’accumu­lation du capital s’exprime non seule­ment sur le lieu de production, mais aussi à travers la consommation, dans la sphère de la réalisation de la valeur.
Prenez une usine automobile : quand de grandes usines pouvaient employer au­paravant près de 25 000 personnes, elles en emploient aujourd’hui 5000 parce que la technologie a réduit le be­soin en travailleurs. Le travail se trouve ainsi de plus en plus déplacé de la sphère de la production vers celle de la vie dans la cité. Le principal centre de mécontentement dans le cadre des dy­namiques capitalistes se déplace vers la sphère de réalisation de la valeur, vers les politiques qui impactent la vie quo­tidienne dans la ville. Les ouvriers se préoccupent évidemment de nom­breuses choses. Si nous sommes à Shenzhen en Chine, les luttes dans le cadre du processus de travail sont do­minantes. Et aux Etats-Unis, nous au­rions soutenu par exemple la grève de Vérizon.
Mais dans de nombreux endroits, ce qui domine sont les luttes autour de la qua­lité de la vie quotidienne. Regardez les grandes luttes des dix à quinze der­nières années. Un conflit comme celui du Parc Gezi à Istanbul n’était pas une lutte ouvrière, le mécontentement por­tait sur la politique quotidienne, le manque de démocratie et le mode de prise des décisions. Dans les émeutes des villes brésiliennes, en 2013, ce sont encore des problèmes de vie quoti­dienne qui ont été le déclencheur : les transports et les dépenses somptuaires pour la construction de grands stades au détriment des écoles, des hôpitaux et de logements abordables. Les émeutes que nous avons vues à Londres, à Paris ou à Stockholm ne concernaient pas le processus de travail, mais la vie quoti­dienne.
Dans ce domaine, la politique est très différente de celle qui est mise en oeuvre sur le lieu de production. Dans la pro­duction, le conflit se situe clairement entre capital et travail. Les luttes pour la qualité de vie sont moins claires en terme de configuration de classe. Des politiques clairement de classe, qui procèdent habituellement d’une com­préhension du processus de produc­tion, deviennent théoriquement plus vagues à mesure qu’elles deviennent plus concrètes. Elles relèvent d’un pro­blème de classe, mais pas dans son ac­ception classique.

– Pensez-vous que l’on parle trop de néolibéralisme et pas assez de capi­talisme ? Quand est-il plus approprié d’utiliser l’un ou l’autre de ces termes, et quels sont les risques à les confondre ?

De nombreux libéraux disent que le néolibéralisme est allé trop loin en terme d’inégalités de revenus, que toutes ces privatisations sont allées trop loin et qu’il y a de nombreux biens communs à protéger, comme l’environ­nement. Il y a aussi bien des façons de parler du capitalisme, comme lorsque l’on parle d’une économie de partage, qui s’avère en fait être hautement capi­talistique et exploiteuse.
Il y a la notion de capitalisme éthique, qui signifie seulement être raisonnable­ment honnête au lieu de voler. Des gens pensent qu’une réforme de l’ordre néo­libéral vers une autre forme de capita­lisme est possible. Je pense qu’il serait possible d’avoir une forme de capita­lisme meilleure que celle existant au­jourd’hui – mais pas tellement meil­leure. Les problèmes fondamentaux sont à présent si profonds que sans un vaste mouvement anticapitaliste, il sera en fait impossible d’aller où que ce soit. Je voudrais donc poser les questions ac­tuelles en termes d’anticapitalisme plu­tôt que d’anti-néolibéralisme. Et lorsque j’entends des gens parler de néolibéra­lisme, il me semble que le danger est de croire que ce n’est pas le capitalisme lui-même, sous une forme ou une autre, qui serait en cause

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