N°92. F. LORDON, Sortir les parasols, 11 février 2018


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N°92. F. LORDON, Sortir les parasols, 11 février 2018


source : lundiMatin

 

Intervention lors de la journée : « Tout le monde déteste le travail ».

Texte de présentation de la journée.

Il y a quelques mois, alors qu’allait se tenir le congrès annuel des directeurs de ressources humaines des grandes sociétés du CAC 40, nous avions relayé un appel à « chasser le DRH » dans le Bois-de-Boulogne. La suite est connue : face à ce rassemblement festif, Muriel Pénicaud, DRH de l’entreprise France avait dû annuler sa venue au congrès. Tandis qu’un rassemblement statique conspuait gaiement l’événement toute la matinée, obligeant les DRH à faire quelques pas à pied, quelques joggeurs énervés se laissèrent aller à incendier des voitures de fonction des invités. Il n’en fallut pas plus pour que nos confrères journalistes de tous bords répandent leur chagrin sur tous les écrans du pays : « comment peut-on s’en prendre, avec humour de surcroît, à ces honnêtes DRH qui ne veulent que le bien commun ? » Un scandale en appelant un autre, les organisateurs de la chasse s’apprêtent à récidiver le 27 janvier prochain : « Tout le monde déteste le travail », Rencontres pour qui en a, en cherche, l’évite, s’organise au delà…, c’est ainsi que s’intitule cette journée où se croiseront syndicalistes et philosophes, ouvriers et historiens, sociologues du travail et metteurs en scène, écrivains et ZADistes. Gageons que ceux qui ont feint de s’émouvoir à la vue d’une DRH acculée à prendre le métro ne manqueront pas de s’indigner plus encore de cette improbable agrégation qui ose mettre en joue ce par quoi tant d’entre nous sont tenus : le travail.

Pourquoi dans la plupart des langues le mot évoque-t-il la contrainte, la douleur, voire le chagrin ?
Et pourquoi tout l’art du management semble consister à rendre inaudible cette pourtant scandaleuse évidence : travailler revient toujours à se soumettre à une finalité étrangère, jamais à la nôtre ?

Et si l’on suivait cette intuition : dans l’économie si politique qui nous tient, il importe au fond moins de produire des marchandises ou des services que de produire cette forme : les travailleurs. Cette forme de vie qui nous imprime un certain rapport à soi, aux autres et au monde dont on peine tant à se déprendre.

Sous le Macronomicon, cette forme prend sans surprise un nouveau design : les angles et les courbes de l’auto-entrepreneur, de « l’indépendante » — dans sa version premium. L’être qui se doit à la fois d’être le producteur, le produit et le service commercial du produit qu’il vend, à savoir lui-même.

En version standard, la nôtre, bienvenue dans l’existence du… crevard !

Pour qui tout compte et se compte. Qui doit rentabiliser le moindre bien, prostituer la moindre capacité, optimiser sa réputation et sa valeur sur les marchés de l’amour, de l’amitié, du loisir et du jeu, et bien sûr du travail…

Plus l’emploi massivement s’évapore, plus le chômage flotte telle une réalité déniée. Plus le travail disparaît, plus s’accroît l’injonction sociale à travailler. Paradoxe ? Même pas. C’est qu’à la discipline, longtemps et si bien assurée par l’empire du salariat, se substitue pour nos gouvernants une petite terreur : qu’avec sa liquidation, les populations échappent !

Keynes le devinait déjà en 1930 : « Car nous avons été entraînés pendant trop longtemps à faire effort et non à jouir. Pour l’individu moyen, dépourvu de talents particuliers, c’est un redoutable problème que d’arriver à s’occuper, plus redoutable encore lorsque n’existent plus de racines plongeant dans le sol ou les coutumes ou les conventions chéries d’une société traditionnelle. »

Aujourd’hui, la grande substitution s’accélère : systèmes-experts contre savoir-faire ; algorithmes contre compétence sensible ; chatbots en lieu et place de la présence humaine. Les générateurs automatiques de profit ne tolèrent plus qu’un travailleur l’ampute de cette coquetterie surannée : un salaire. L’entreprise devient un univers carcélibéral, qui trie les rares valides et pourchasse les évadés. On vous y raconte encore que le travail libère. Mais quoi et qui ?

Le Silicon Ballet a fait de nous ses danseuses. Chacun de nos actes fait trace pour les cochons-truffiers du Pig Data. L’offensive technologique du capital répond au double enjeu de nous soumettre comme active tout en nous contrôlant continûment comme oisif. Sur les réseaux, consommer devient produire — plus efficacement que travailler. Chaque nanoseconde de nos vies doit se transformer en profit.

Face à cet état de choses, qui appelle voltes et révoltes, comment se battre ? Et comment s’organiser en dehors ou au-delà du salariat ? Comment cesser d’être des travailleurs et travailleuses « qu’on-forme » pour faire un usage enfin joyeux et imprévu du temps et de la vie, en prenant à cœur, plus que tout, la question de son sens — du sens et du non-sens de l’activité ?

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