Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs 1/2

Publiée dans la collection Matérialismes des éditions Le clou dans le fer, cette étude a du être retirée de la circulation par une mise en demeure de Didier Eribon, nous refusant le droit de publier son entretien avec Michel Foucault « Pour en finir avec le mensonge »
Premier dépôt légal : février 2009 pour les éditions le Clou dans le fer.
ISBN : 978-2-917824-04-7
 

Stéphane Legrand
Guillaume Sibertin-Blanc

Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs

Bien des analyses, y compris les analyses critiques, portant sur les politiques actuelles en matière universitaire, à propos de la recherche, ou encore du « problème de la culture », sont menées, explicitement ou implicitement, au nom de l’argument suivant, qui présente la forme absolument typique du faux problème (au mieux, du problème mal posé) : le savoir, la culture ne sont pas des marchandises – et il ne faut pas, en conséquence, les traiter comme telles, leur appliquer les formes d’organisation, de gestion, de circulation qui sont celles des « simples » biens marchands dans le cadre d’une économie libérale décomplexée. Le savoir et la culture sont choses trop précieuses pour cela – plus précisément elles sont en fait sans prix, et doivent donc être mises à part du grand système général de la commensuration, de l’évaluation marchande, de la recherche rationnelle de la maximisation du profit : il faut les préserver.

Ce bon vieil argument repose, comme il se voit de soi, sur la bonne vieille distinction kantienne entre ce qui a simplement un prix, en tant que renvoyant sur le mode purement marchand au système général des besoins et inclinations sensibles de l’homme, et qui peut donc toujours à ce titre être remplacé par quelque chose d’équivalent, et ce qui au contraire n’a pas cette valeur relative mais une valeur absolue et intrinsèque, une dignité, ce qui donc est supérieur à tout prix, au-delà de toute commensuration, et possède une valeur stricto sensu incalculable[1]. En transférant cette différence pure qu’est la « dignité » de la personne humaine aux productions de l’esprit, nous nous offrons le luxe post-moderne de ne plus être tout à fait « humanistes », tout en préservant la reposante opportunité de demeurer encore pieux.

Tout cela est bel et bon, et il est vrai qu’une ou deux doses quotidiennes de Sénèque peuvent à l’occasion apporter quelque supplément d’âme aux cordons de police déployés autour des sauteries du G8 – surtout dans une bonne traduction. Mais – encore un effort camarades ! ce qu’il s’agit de critiquer et de combattre, ce n’est pas la libéralisation du système universitaire, c’est le libéralisme lui-même ; ce n’est pas la « marchandisation de la culture », c’est le mode de production capitaliste lui-même ; ce n’est pas la pénétration indue de la rationalité économique dans le sanctuaire du Vrai, du Beau et du Bien, c’est la rationalité économique elle-même. Nous ne devons pas analyser le domaine actuel de la production de savoir en nous efforçant de le préserver comme l’ultime point d’honneur d’intellectuels agonisant dans un tissu social, relationnel, théorique et affectif de plus en plus objectivement irrespirable, en nous figeant dans une posture obsidionale, bien déterminés à lutter jusqu’à la mort pour la permanence d’une sorte de réserve naturelle de la pensée qui, si l’on n’y prend garde, finira par constituer un motif d’excursion très couru pour les cars de touristes.

Que si l’on souhaite comprendre l’articulation complexe de la politique de la théorie (politique dans et pour la théorie) sur les enjeux politiques et économiques d’ensemble dans nos sociétés, il faut au contraire s’aviser du fait que le savoir, la culture, la théorie, la pensée sont des matérialités de plein droit, des matérialités qui sont produites dans des conditions socialement déterminées, qui circulent (sous des formes et sur des supports très divers) dans des conditions socialement déterminées, qui sont consommés (productivement ou improductivement) dans des conditions socialement déterminées. Ce qu’il faut analyser c’est donc le circuit tout à fait spécifique de l’économie du savoir. Or Foucault nous donne les premiers éléments pour entreprendre cette analyse, dans l’article que nous présentons ici : « Pour en finir avec le mensonge ».

Cet article de Foucault livre un diagnostic de la situation actuelle dans le champ complexe de la production, de la circulation et de la consommation de savoirs. Nous ne pourrons examiner dans quelle mesure ce diagnostic a encore une pertinence aujourd’hui sans nous livrer à une appréciation précise de l’analyse foucaldienne elle-même. Il est vrai que le propos de Foucault est ici lapidaire, suggestif plutôt qu’argumentatif. Puisqu’il porte tout d’abord sur la question du « débat intellectuel », puis, de là, sur le rapport de l’activité intellectuelle au champ social et politique où elle prend place, on sera tenté peut-être de quitter rapidement ce modeste entretien pour revenir aux textes plus fameux sur la « fonction de l’intellectuel », sur l’opposition, claire paraît-il – et qui pourtant l’est si peu –, entre « intellectuel universel » et « intellectuel spécifique »[2], etc. Pourtant, ce court texte a un mérite irremplaçable : porter ces questions au niveau de leurs conditions matérielles de formulation – soit, comme le dit Foucault : « débattre sur les conditions du débat »[3]. Il faudra donc envisager la fonction des intellectuels sur la base des conditions matérielles de l’activité intellectuelle définie, non d’un point de vue final (le « débat » lui-même comme but, dans une perspective habermassienne par exemple), non plus que d’un point de vue fonctionnel (la fonction que l’on enjoint à l’intellectuel de remplir), mais d’un point de vue matériel, comme une pratique spécifique, à savoir une pratique de production de savoirs. Nous entendons par là un procès de production de connaissances en tant que tel assignable à l’intersection de structures et de supports institutionnels qui organisent eux-mêmes des ensembles de pratiques distinctes et cependant simultanément nécessaires à la production de savoir – nommément : des structures d’enseignement et de formation à la recherche (production des producteurs de savoir) et des unités éditoriales de publication (diffusion ou circulation des savoirs produits). Les unes forment les conditions de la production proprement dite, ou production de production (production des moyens de production et des producteurs eux-mêmes) ; les autres forment les conditions de diffusion, ou production de circulation. Ces deux systèmes de conditions matérielles de la production de savoirs doivent être interrogés non seulement chacun pour lui-même mais aussi et surtout dans leur rapport ; et c’est précisément ce que fait Foucault dans cet entretien. Sur cette base, doit en outre être posée la question de la nature et des modes d’appropriation, c’est-à-dire d’usage, des savoirs produits, en tant que cette appropriation constitue un moment de la production de savoir elle-même, c’est-à-dire une production de consommation, en relation avec les deux autres moments du procès et avec leurs rapports variables ; et c’est également ce que fait Foucault dans cet entretien. On débattra tant que l’on voudra sur la « fonction de l’intellectuel », sur le rôle du « débat intellectuel », etc. ; rien ne convaincra tant que l’on n’aura pas rapporté ces questions, si importantes, si urgentes soient-elles, au problème qui les sous-tend et qui en conditionne la position même : le problème des conditions matérielles de l’activité intellectuelle comme processus lui-même matériel, c’est-à-dire comme pratique de production de savoirs. Et c’est à nouveau le problème qu’aborde Foucault dans cet article.

Mais qu’appelons-nous « production de production », « production de circulation », « production de consommation » ? Les problèmes relatifs au savoir dans notre société, aux modalités de son acquisition, de ses investissements économiques (applications « industrielles » au sens large) et politiques (couplages de l’expertise savante au processus de décision gouvernemental et administratif), et les problèmes afférents concernant les orientations des politiques universitaires, d’enseignement et de recherche, sont souvent mal posés. Par exemple, la professionnalisation de l’enseignement supérieur est un cas typique de faux problème. Entend-on par là qu’il faille soumettre les enseignements aux besoins d’entreprise ? Mais les entreprises elles-mêmes sont le plus souvent incapables de prévoir, ne serait-ce qu’à moyen terme, leurs propres « besoins ». Réclame-t-on par là la réduction des effectifs (donc des budgets) des formations faiblement professionnalisantes (en sciences humaines, en sciences sociales (certaines du moins), en littératures française ou étrangères, en études esthétiques, théâtrales ou cinématographiques, etc.) ? Mais l’on se fait alors une conception bien étrange de la « valeur » de ces savoirs, et du savoir en général, en l’engonçant dans une alternative aussi répandue que triviale : soit le savoir serait une « valeur d’échange », c’est-à-dire une marchandise comme toute autre, monnayable sur un marché paramétrable par les variables d’offre, de demande, de coûts d’investissement et d’opportunité, de rentabilité, soit le savoir serait une « valeur en soi », « valeur vraie » ou « fin en soi », irréductible à une marchandise, un art pour l’art de la libido sciendi… Nous croyons ces deux représentations aussi idéaliste l’une que l’autre, idéaliste aussi leur alternative même. Il est vrai que la première peut se réclamer d’un principe de réalité, qu’on le baptise Économie ou autrement ; mais justement nous ne disons pas autre chose : ériger la réalité en « principe », poser ce qui est comme ce qui « doit » être (au cas où « la réalité » ne se suffirait pas à elle-même, lui octroyer ce surpouvoir fictif sans lequel elle ne supporterait pas la critique), et intérioriser ce « devoir » dans la réalité même, voici le summum de l’idéalisme, ou plutôt sa pulsation intime, la normativité implicite de sa tautologie cardiaque. Car il est bien vrai que beaucoup de savoirs deviennent, en des secteurs toujours plus nombreux de notre société, des marchandises porteuses de valeur d’échange. Mais justement, s’ils le deviennent, c’est qu’ils n’en proviennent pas : un échange, en ce sens, n’a jamais produit un savoir, et ne nous apprend rien sur la manière dont on le fait, l’élabore et le fabrique. C’est dire à l’inverse que l’on ne peut rien attendre de plus d’une pure valeur du savoir comme vertu, comme dévotion religieuse et fin en soi. Il paraît que l’activité intellectuelle relève, au sens analytique du terme, d’un mécanisme de sublimation dérivant les pulsions sexuelles vers des buts non sexuels et des objets valorisés socialement. Peut-être. Mais bien des discours nous conduisent à voir la sublimation dominer d’abord les représentations que l’on se fait du savoir, et la manière subséquente dont on prétend en défendre les titres et l’exception : encore une fois, une pure valeur, « le Savoir » à protéger comme l’un des derniers bastions de résistance aux assauts d’une économie libérale triomphante.

Nous voulons dire tout autre chose, et sortir de cette alternative. Précisément parce que le savoir n’est pas une vacuole au sein d’un système socioéconomique et idéologique hégémonique, les manières dont on se rapporte au savoir, dont on le pense, dont on l’élabore et le transforme, dont on l’utilise, ne peuvent être analysées, et peut-être transformées, sans une prise en compte critique de l’économie libérale dans son ensemble. Mais cela impose en retour de considérer les savoirs eux-mêmes dans leur économie propre, c’est-à-dire comme des réalités matérielles produites comme savoirs, mises en circulation, consommées aussi à leur manière, et donc soumises sous tous ces aspects à des conditions matérielles spécifiques, conditions elles-mêmes déterminées par les conditions générales de production et de reproduction de notre organisation sociale et économique. Autrement dit, l’analyse critique de la situation actuelle de nos rapports au savoir doit prendre place dans une critique de l’économie politique, et elle doit y prendre place, non sous la forme d’une rêverie sur les valeurs immortelles de la connaissance pure ou de la « Culture », mais sous la forme d’une critique de l’économie restreinte des savoirs.

Que voulons-nous dire lorsque nous parlons ainsi d’une « économie restreinte des savoirs » ? « Économie », tout d’abord. Cela veut dire qu’il faut se donner les moyens d’analyser des procès de savoir, ce qui signifie tout autre chose que des « progrès », successions historiques et linéaires de formes présentant une cohérence interne déterminée par un principe ou « noyau » central, et issues d’une origine connaissable tout en se dirigeant vers un but ultime prévisible, donc orientées téléologiquement. Par procès en effet, entendons spécifiquement des développements de forces prises dans des tensions agonistiques, affectés de coefficients de vitesse et de lenteur, donc d’accélérations, de stagnations et de crises, possédant des moments organiquement liés mais spécifiquement distincts, non orientés téléologiquement, et dont l’analyse, enfin, requiert en conséquence le discernement de leurs différents moments selon les déterminations générales du concept d’économie :

a) Moment de la production, c’est-à-dire de la production des sujets producteurs (forces productives théoriques) et des moyens de production : d’une part la matière première théorique, ce qui pose le problème, par exemple, des conditions statutaires et matérielles d’accès aux sources, aux livres, aux débats, aux informations nécessaires, etc. ; et d’autre part les instruments théoriques, ce qui pose le problème de l’accès aux méthodologies et de leur maniement.

b) Moment de la circulation, c’est-à-dire de la production concrète des modes de circulation et de diffusion des savoirs et des producteurs de savoir, donc aussi bien des critériologies explicites ou tacites qui déterminent les condition de cette circulation : qui peut être publié ? et dans quelles conditions ? et par qui ? et sous quelles conditions sera-t-on lu ? et de quelle manière sera-t-on lu ? mais aussi bien : qui peut aller écouter le Professeur X à Yale ou Francfort ? ou encore aller y parler?

c) Moment de la consommation, c’est-à-dire de la production des moyens de consommation et des consommateurs de savoir, ainsi que de leurs modes de consommation, par exemple de leurs habitus de lecture spécifiques et socialement conditionnés, qui déterminent notamment le caractère productif (la consommation transforme celui qui l’effectue, il s’en sert, il la prolonge dans ses propres productions, immanentes ou non, il maintient le savoir comme valeur d’usage dans le moment même où il l’incorpore) ou inversement improductif (on a passé un bon moment et accru sa « culture générale ») de la consommation même. Étudiants, corps professoraux, médias (qui sont consommateurs en même temps que diffuseurs), associations civiles et professionnelles (enquêtes et commissions syndicales), administrations publiques et organes politiques (qui consomment évidemment des savoirs dans des instances très diverses – groupes de rapporteurs, commissions, enquêtes parlementaires), « grand public », etc. – il est clair que les consommateurs sont socialement produits comme tels.

Mais nous avons précisé « économie restreinte des savoirs ». Restreinte, donc. Eh bien ! c’est qu’il va de soi que cette économie du savoir ne constitue qu’un secteur de ce que l’on peut nommer l’économie sociale générale, que l’on peut définir comme étant, pour une formation sociale donnée, le tout complexe, hautement différencié, et surdéterminé, des différents procès identifiables de production-circulation-consommation. Les quelques exemples que nous avons esquissés ci-dessus montrent bien, si l’évidence n’y suffisait pas, combien l’économie des savoirs est intriquée dans cette économie générale, et combien cette dernière se réfléchit en elle dans ses diverses déterminations – et c’est bien cette articulation qu’il s’agit de penser, articulation qui ne se réduit pas aux modes d’allocation des ressources aux institutions socialement et symboliquement identifiées comme « lieux de savoir » (Universités, Centres de recherches, etc.), mais les comprend seulement comme l’un de ses rouages. L’Économie Générale (dorénavant : EG), qui est donc une « économie d’économies »[4], s’articule sur l’Économie Restreinte des Savoirs (dorénavant : ERS), principalement, nous tâcherons de le montrer, par le biais des formes d’assujettissement, des fonctions-sujets suscitées à leur entrecroisement.

Examinons dès lors, munis de cet outillage conceptuel, le diagnostic livré par Foucault dans notre article[5].

I. DIAGNOSTIC : POUR UN MODE DE PRODUCTION DES SAVOIRS

Le diagnostic foucaldien frappe par son usage répété d’un procédé : le paradoxe. Ce procédé sert ici simultanément :

– de révélateur d’un certain nombre de coupures, partages établis ou frontières étanches : par exemple entre des milieux institutionnels (université/éditions ; université/champ social), entre des fonctions (rechercher/apprendre ; produire/diffuser), entre des agents collectifs (universitaires/grand public/rédacteurs de « pataquès » historico-mondiaux) ;

– d’instrument analytique des effets de ces coupures : par exemple des effets de cohésion fonctionnelle ou de continuité apparente ; des effets de positions subjectives attachées aux variables Production/Circulation/Consommation (comment sont définis, corrélativement à ces coupures et à ces cohésions fonctionnelles apparentes, le sujet-producteur et le sujet-consommateur) ;

– et d’instrument critique permettant de déplacer ces coupures et d’en redéfinir la signification du point de vue de l’élaboration du savoir, c’est-à-dire de ce que nous appelons son économie restreinte, l’économie spécifique au procès matériel de production de savoirs.

On peut identifier plus précisément trois coupures majeures, et en cerner l’articulation organique :

a/ Coupure I

Une première coupure passe entre l’université comme milieu d’intériorité clos sur lui-même, et le champ social comme milieu d’extériorité. Qu’une telle coupure existe, c’est un fait, fait dont la signification et les effets sont d’ailleurs multiples, tant dans les façons dont les agents collectifs de l’université vivent et agissent en elle que dans les discours que l’on porte, « du dehors » justement, sur elle et sur ces agents. Mais prise précisément comme un fait, cette coupure fonctionne de surcroît comme un obstacle épistémologique. Nous voulons dire par là qu’elle suscite, ou plutôt soutient et justifie de son évidence même, de faux problèmes tant théoriques que pratiques, c’est-à-dire des problèmes qui ne peuvent appeler (et servir à justifier) d’autre « solution » pour surmonter cette coupure que l’éviction ou la disparition de l’un des deux termes qu’elle sépare. Réclamer par exemple une articulation plus étroite entre l’université et le « monde de l’entreprise » (un monde en effet, puisque lui appartient, paraît-il, la lourde tâche d’être « le monde réel », d’assumer la réalité même…), dans les conditions proposées-discutées-imposées actuellement, ne se fait que par une dénégation – entendons une reconnaissance qui est simultanément une méconnaissance – d’un processus de savoir transversal à tout partage université/champs social, c’est-à-dire d’un processus dont l’université constitue un lieu à la fois spécifique et seulement partiel d’effectuation. Que cette dénégation puisse s’appuyer elle-même sur une occultation des conditions mêmes de ce processus, c’est ce que l’on peut voir au moins dans le fait que sous la grosse coupure molaire entre « le monde universitaire » et X (« la Société », « le monde de l’entreprise », « la vraie vie des vrais gens », bref tout ce qui pourra être imposé comme fonction (dominante) de réalité), sont passées sous silence les micro-coupures qui affectent ce processus de savoir, exemplairement celles qui disjoignent à de multiples niveaux sa production et sa circulation-diffusion. Il nous paraît à cet écart absolument nécessaire, pour reproblématiser la dite coupure molaire sans se livrer à l’effet de leurre qu’elle produit, d’interroger les possibilités actuelles de contrôle (et leurs limites) de la production de savoir et de sa diffusion par les producteurs de savoir eux-mêmes, autrement dit, de poser la question d’un contrôle (au moins relatif) du couplage production-circulation. Il est aisé d’envisager les effets qu’entraîne la faiblesse d’un tel contrôle, faiblesse qui s’en trouve accusée en retour, puisqu’il s’agit de la tendance actuellement dominante : la production de savoir tend à passer dans une soumission à une demande sociale prédéterminée (notamment par l’information médiatique) qui appuie elle-même, en retour, un mouvement d’externalisation de la production de savoir hors des unités d’enseignement et de recherche (rôle ici encore central des journalistes, prêts à se faire pour la cause historiens, philosophes, sociologues, psychologues etc.). Et ce processus réciproque ou circulaire modifie inévitablement en profondeur les formes et les contenus de savoirs, non simplement en raison d’incompétences individuelles ou de la légèreté de secteurs professionnels particuliers, mais plus largement parce que cette production externalisée n’a pas le même processus matériel de réalisation.

De ce point de vue, il importe de ne pas se poser le problème des critères normatifs de différenciation du « bon » ou du « mauvais » savoir, du bon ou du mauvais livre, du bon ou du mauvais travail – critères abstraits, car ils se situent dans le rapport immédiat d’un lecteur x (pourvu de certains habitus, de certaines compétences et exigences) à une œuvre y (présentant certains caractères formels perçus et sélectionnés, positivement ou négativement, par le lecteur x), et ce en abstrayant donc le lecteur (consommateur et/ou diffuseur), l’œuvre, et le rapport du lecteur à l’œuvre, du procès général de l’économie du savoir dans ses différents moments articulés. Nous sommes juste assez deleuziens pour avoir appris que la question de la recognition (à quoi reconnaît-on que celui qui vient, là-bas, c’est Théétète ? à quoi reconnaît-on que, ça, c’est un bon, et pas un mauvais, livre ?) est en règle générale une très mauvaise question philosophique, et que la posture judiciaire, la posture du juge qui, sur la base de critères a priori, évalue et tranche, se contentant de rapporter l’acte mauvais, ou le mauvais livre, à son mauvais auteur par le biais du schème de la responsabilité individuelle, est aux antipodes de l’attitude philosophique[6]. Foucault insiste assez sur le fait qu’il « ne blâme personne », sachant « trop bien que les réactions des individus sont étroitement mêlées aux mécanismes des institutions pour [se] permettre de dire : voilà qui est responsable »[7]. On sera d’autant mieux prémuni contre cette fâcheuse posture judiciaire en considérant la manière dont la première coupure que nous avons identifiée se dédouble et s’intériorise dans chacun des termes précédents, dans le milieu universitaire d’une part, dans le champ social d’autre part.

b/ Coupure II

Une deuxième coupure passe en effet à l’intérieur de l’université elle-même, entre l’activité de recherche (production de savoir), et l’enseignement réduit à une série d’exercices plus ou moins puérils, « souvent ridicules ou désuets », en tout cas complètement déconnectés d’un réel procès de production de connaissances. « Quand on voit ce qu’est le travail d’un candidat à l’agrégation de philosophie, c’est à pleurer. » Il consiste en effet, soit dit pour les lecteurs qui n’en auraient pas connaissance, à titre secondaire à intégrer autant que faire se peut l’intégralité du savoir occidental depuis les présocratiques, à titre premier à maîtriser les protocoles stylistiques propres à en masquer l’ignorance de manière à produire, « de mensonges en pataquès », un discours cohérent, argumenté et nourri de références précises, sur n’importe quelle question supposée philosophique. En trois parties, trois sous-parties. Mais là n’est pas l’important. « C’est du faux travail, absolument étranger à ce que sera, à ce que devrait être la recherche. Je connais un certain nombre d’étudiants qui pourraient parfaitement se former réellement à l’édition de texte, à l’édition commentée, à la traduction de travaux étrangers ou même français ». Il s’agit donc d’un type de travail, qu’on juge correspondre à la formation d’enseignants, c’est-à-dire à la production de certains diffuseurs spécifiques du savoir, et qui est rigoureusement coupé du savoir vivant, du savoir « en train de se faire », des méthodes et activités propres à la recherche. Ce qui signifie (restons-en là pour le moment, charge à nous d’y revenir) que dans le sein même du moment de la production, donc de la production des producteurs de savoir, s’opère une scission entre deux types de production, une production productive, et une production improductive. Entendons pas « production productive » une production engendrant un savoir utile et utilisable, une recherche féconde donc, enrichissant et complexifiant les savoirs préexistants qu’elle utilise, et rendant le nouveau savoir produit propre à circuler vers d’autres chercheurs, d’autres disciplines, et à participer ainsi à la reproduction élargie du savoir. Entendons par « production improductive » un usage de savoirs dont les effets s’épuisent, non seulement dans la répétition simple du donné préexistant, mais dans l’engendrement des habitus typiques, étranges, « souvent ridicules ou désuets » de celui dont le savoir ne consiste qu’à être capable, dans le meilleur des cas, de reproduire chez d’autres son propre rapport – d’aisance, de familiarité, de maîtrise, de manipulation – au savoir « déjà fait » : reproduction simple du savoir. Et il apparaît clairement que cette coupure interne au moment de la production intériorise, prolonge et contribue à reproduire celle dont nous parlions précédemment, entre le milieu universitaire et le champ social, avec le phénomène d’externalisation de la production théorique qui en découle. Pour parler abstrait : l’externalisation de la production théorique est intériorisée dans l’Université sous la forme de la contradiction figée entre les reproductions simple et élargie du savoir (« déjà fait » / « en train de se faire »), ou encore : la contradiction interne au moment de la production de savoirs se réfléchit en-dehors d’elle-même dans le champ social sous la forme de l’externalisation tendancielle de la production théorique. Pour parler concret : rien de tel qu’un bon vieil agrégé, ce producteur-produit de l’agrégation, reconverti pour les besoins de la cause en « intellectuel qui prend position », pour vous écrire ces « livres hâtifs qui […] racontent à peu près n’importe quoi sur l’histoire du monde depuis sa fondation ».

Cette deuxième coupure, dans sa corrélation même avec la première (et avec la troisième que nous aborderons dans un instant), implique en fait une redistribution complète des catégories économiques de la production de savoir : plus la production de savoir s’externalise dans une fonction journalistique ou médiatique (nous verrons plus loin son lien avec la fonction politico-judiciaire identifiée par Foucault), plus la production de savoir interne aux unités de recherche universitaires tend à se rabattre exclusivement sur un débouché « scolaire », avec les étudiants (au mieux les « collègues ») comme lectorat-cible (syndrome : inflation des manuels), tandis que corrélativement (ce sont rigoureusement les deux faces d’un même mouvement) les étudiants sont fixés dans une posture de consommation improductive de l’enseignement dispensé, c’est-à-dire que l’appropriation des savoirs inculquée n’est à son tour greffée sur aucune activité productive des étudiants eux-mêmes (c’est-à-dire sur aucun apprentissage en acte de ce que signifie « produire » des connaissances). De sorte que, tendanciellement, la production de savoir se réduit à la production d’un pur rapport au savoir (dont Pierre Bourdieu a suffisamment montré qu’il était en même temps un certain type de rapport social au savoir, qui contribue à la reproduction des rapports sociaux eux-mêmes).

La circularité des deux premières coupures mises au jour apparaît à nouveau ici : car par ce dernier mouvement que nous venons de décrire, les étudiants sont en fait parfaitement préparés à être ce qu’on leur demandera d’être dans le champ social, et dans le système médiatique de l’information sociale : des consommateurs improductifs. Répétons encore une fois que nous n’établissons pas de partage axiologique ou normatif a priori entre un savoir universitaire auréolé des lauriers de l’institution et un savoir journalistique par essence dégradé ou oiseux ; nous posons simplement la question du type de rapport au savoir qui est produit, dans l’université comme dans le champ de circulation de l’information sociale, du point de vue du « récepteur-consommateur », qu’il soit étudiant, téléspectateur ou lecteur de presse, lecteur de livres imprimés, etc.

c/ Coupure III

« Je connais un certain nombre d’étudiants qui pourraient parfaitement se former réellement à l’édition de texte, à l’édition commentée, à la traduction de travaux étrangers ou même français… ». Les exemples mentionnés par Foucault dans ce passage déjà cité signalent la troisième coupure que nous annoncions, et son rapport organique aux deux précédentes. Il s’agit à présent d’une coupure dans le champ social entre les unités éditoriales et le système de l’information sociale, dans des conditions telles que les premières, étant coupées des unités universitaires de production de savoir (Coupure I), sont soumises aux pressions croissantes du second et à ses impératifs spécifiques. Sans doute ce phénomène doit-il être rapporté à un problème plus général, et qui n’est pas récent, concernant l’importance prise par les media de masse (télévision, presse, radio), plus précisément par ce qu’il faut appeler une « fonction-media » pour désigner la fonction nodale que vient remplir la médiatisation dans les procès de production de savoir, de diffusion (promotion), de consommation (et de production des consommateurs eux-mêmes), dont elle conditionne l’articulation[8]. Foucault en identifie l’un des effets les plus visibles : « Les devants de la vitrine sont occupés par des livres hâtifs qui de mensonges en pataquès racontent à peu près n’importe quoi sur l’histoire du monde depuis sa fondation ou reconstituent des histoires plus récentes à coups de slogans et de phrases toutes faites. C’est assurément l’une des raisons pour lesquelles les vrais débats ne peuvent voir le jour ». Ce n’est pas un problème de « bons » ou de « mauvais » livres, mais un problème de temps, de rythme, de vitesse de rotation croissante telle que, les parutions proliférant quantitativement, les taux de retours d’invendus et de dépréciation du capital marchand existant explosent, inhibant les audaces des meilleurs éditeurs et acculant les libraires à retirer les ouvrages de leurs rayons au terme de quelques semaines – un mois en moyenne, dit-on[9]… Editeurs et libraires ont donc toutes les raisons de « résister » ; et pourtant nous croyons que la tâche actuelle ne peut se borner à une telle résistance locale, mais doit connecter celle-ci à une offensive plus large qui concerne l’ensemble des moments du procès de production de savoir, et non le seul moment de « production de circulation ». Car l’accélération des cycles de diffusion et de dépréciation se répercute directement sur les vitesses de production et de consommation, donc sur la forme du savoir (forme indissociablement d’élaboration et d’exposition) et sur la forme du lecteur (du rapport subjectif aux contenus de savoir) : et c’est ce que pointe Foucault en notant la corrélation entre le caractère hâtif de l’élaboration des livres, l’apparence d’achèvement et d’exhaustivité dans leur exposition et leur objet (« l’histoire du monde depuis sa fondation » pour la version antiquaire ; « voilà tout ce que l’on pouvait dire de l’actualité » pour la version journalistique), et l’impossibilité d’en tirer la moindre valeur d’usage pour un nouveau procès de savoir, ce qui imposerait, à rebours d’une consommation improductive, de supporter à la fois la durée d’élaboration vivante du savoir et sa mise en valeur dans le produit lui-même, autrement dit l’exhibition dans le « produit fini » de son caractère non-fini, inachevé, qui ne fait qu’un avec « le comment d’une pensée, […] sa naissance fragile, […] sa durable valeur », ou comme l’écrit encore Foucault, « le travail dans son mouvement, dans sa forme problématique […], dans son caractère hypothétique et provisoire »[10].

Il est bien regrettable d’avoir à rappeler de telles évidences : faire une recherche prend du temps, chercher dans tous les domaines (il n’y a pas de différence de nature à cet égard entre les « savants » et les poètes et les écrivains), demande du temps ; tout comme lire, c’est-à-dire éprouver des hypothèses, tenter de prolonger des propositions théoriques ou de pénétrer dans un nouveau langage, ne peut se faire qu’en donnant le temps à des ouvrages. De ce point de vue, les « intérêts » des éditeurs et des libraires sont les mêmes que ceux des acteurs terminaux de la production de savoir ; et c’est dans un même mouvement que les premiers sont soumis au rythme frénétique de la circulation dans le marché du livre, que la production primaire s’externalise dans une fonction journalistique de pure production pour la consommation soumise à la fonction-média (marketing), et que la consommation elle-même devient plus improductive que jamais. Et une fois encore, lorsque nous parlons d’« externalisation de la production de savoir », de fonction journalistique et de fonction-marketing, on nous reprochera peut-être d’entériner simplement la distribution inégale du capital symbolique entre « universitaires » et « journalistes », quand nous sommes en train de poser un tout autre problème : où et comment créer les conditions d’un processus de production intensifiée et de reproduction élargie des savoirs capable de subsumer réellement tous les agents qui y prennent part – producteurs immédiats, diffuseurs, consommateurs ? Et le fait est que, dans la situation actuelle, de telles conditions ne paraissent pas pouvoir être réunies dans les appareils médiatiques dits de masse. Qu’on nous montre au contraire, par des arguments et par des pratiques, définies comme actes collectivement organisés, que cette possibilité existe, et nous aurons alors toutes les raisons de nous en réjouir. Mais jusqu’alors, force est d’affirmer que de telles conditions doivent être cherchées ailleurs, dans un nouveau couplage des institutions de formation, de recherche et d’enseignement, et de diffusion éditoriale, et sous les réquisits d’une reproblématisation des collectifs capables d’opérer la subsomption réelle des différents acteurs de ces institutions dans un procès de production et de reproduction élargie de savoirs – collectifs que nous proposons d’appeler des Appareils Théoriques de Groupe.

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