Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs 2/2

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II. THEORIE ET APPAREILS THEORIQUES DE GROUPES (ATG)

Que l’on ne se méprenne pas, les coupures que nous avons tenté d’identifier à partir des indications de Foucault, ne se donnent pas immédiatement comme telles. Le paradoxe que nous soulignions pour commencer (nous dirons bientôt leur teneur idéologique) est justement qu’elles apparaissent sous la forme… de continuités – mais de fausses continuités, de mauvaises continuités. Ainsi de la coupure interne au champ universitaire entre la recherche vivante et l’enseignement de contenus morts (et de méthodes ineptes), dont le mode d’apparition à la « conscience » des acteurs est au contraire celui de la continuité, de l’ouverture de l’université sur le champ social (de la philosophie « lisible par tous »…), ou encore sur l’entreprise (de la sociologie « utilisable »…) C’est pourquoi, lorsque Didier Eribon l’interroge en répercutant l’antienne médiatique, toujours actuelle (« On parle beaucoup d’un repli de l’université sur elle-même »), Foucault lui adresse une fin de non recevoir, et montre que le problème se pose exactement à l’envers : « Je ne souscris pas au mot de repli », car « replier » l’université sur ce qui s’y déroule de recherche active, loin de la scléroser en la séparant des enjeux sociaux, politiques, vitaux réels du vrai monde de la vraie vie, serait bien plutôt la « vivifier » en lui rendant le sens (et le sens des exigences) du travail de la pensée (et au passage, ce serait aussi la rendre beaucoup plus apte à mordre efficacement sur les enjeux susmentionnés). Le problème n’est donc pas d’abolir les coupures qui structurent le champ de l’économie du savoir (il y a toujours des coupures dans un champ), mais de rapporter l’ensemble des coupures et le système qu’elles forment à leur principe général d’engendrement, à leur logique d’ensemble (il faut toujours penser le tout d’un circuit économique). Or, dans le cas qui nous occupe, il semble que ce principe général soit constitué par une certaine distribution a priori du politique. Plus précisément, nous suggérons qu’il existe dans le champ problématique à l’intérieur duquel s’exprime Foucault (et à l’intérieur duquel également, jusqu’à un certain point, nous écrivons ces lignes), une coupure supplémentaire ; coupure entre des problèmes définis a priori comme politiques (par des sciences spéciales très diverses qui sont évidemment en concurrence pour la définition légitime de ce qui est politique : politologie, philosophie politique, une certaine sociologie, l’art subtil du sondage, etc.), et des problèmes exclus a priori du domaine de l’interrogation et de la mise en question politiques. Et cette coupure vient recouper toutes les autres et les fait tenir, ou encore : le codage a priori de ce qui peut ou non compter comme politique dans la conjoncture surcode l’ERS et la dépolitise, faisant du même coup apparaître tous les problèmes essentiels comme « purement techniques » (l’ouverture de l’enseignement universitaire sur l’entreprise par le biais de filières professionnalisantes, la gestion administrative du recrutement des personnels enseignants…), « strictement pédagogiques » (l’appauvrissement considérable de la formation des étudiants du fait des structures d’enseignement), « fondamentalement moraux » (préserver la culture de sa marchandisation), etc.

La tâche urgente n’est donc pas tant de résoudre les problèmes politiques que poserait l’ERS, que de repolitiser le champ du savoir, de faire apparaître dans leur dimension politique les problèmes qui s’y posent. C’est bien ce que souligne Foucault lorsque, dans sa dernière réponse, il critique « la fameuse catégorie du « politique », dont on nous avait rebattu les oreilles à l’université », cette catégorie qui décide a priori de ce qui a la dignité du politique (généralement ce qui touche au problème des fondements ultimes de la société), et ce qui n’a pas cette dignité (généralement ce qui touche aux conflits réels dans lesquels sont engagés les gens réels). À cette « fameuse catégorie » (dont soit dit en passant il était bien optimiste de croire qu’elle avait « été balayée »), Foucault oppose les mouvements concrets (théoriques et pratiques) de politisation de la vie, de position politique de problèmes vitaux, institutionnels et théoriques qui (nouveau paradoxe) sont justement occultés « par l’écran que formaient des catégories comme « la politique », ou « le politique » ». La catégorie même de politique, la coupure prédéfinie du politique et du non-politique, est précisément et paradoxalement un instrument de blocage des mouvements réels de politisation. Ces mouvements réels se font à l’articulation de trois coordonnées : « problèmes à la fois d’existence, d’institution et de pensée ». Or, dans la mesure où nous avons souligné qu’une politisation réelle du fonctionnement de l’ERS n’était pensable qu’à l’échelle du circuit d’ensemble de son économie (à l’articulation de la production, de la circulation et de la consommation de savoir), mais qu’en même temps cette politisation n’était pas, dans la conjoncture actuelle, envisageable si l’on se situait au niveau des appareils médiatiques dits de masse, nous avancerons qu’elle n’est pratiquement définissable qu’à l’échelle de ce que nous nommons des Appareils Théoriques de Groupe (dorénavant ATG).

Commençons par préciser que de tels appareils existent déjà, sont déjà là, pleinement actifs, sous un nom ou sous un autre, un peu partout, embryonnaires ou déjà développés, plus ou moins systématisés, dans des groupes de travail, dans des cellules d’association, dans des revues papier ou en ligne, dans d’autres formes encore que nous ignorons. On ne confondra donc pas l’ATG comme tel avec l’un ou l’autre de ces groupes, mais on l’identifiera plutôt par la fonction commune qu’ils effectuent chacun à leur manière, à quelque degré, partiellement ou systématiquement. Proposons alors la définition formelle suivante, et les propriétés qui en découlent :

a) Nous définissons comme ATG la fonction d’existence d’un procès collectif de production de savoir ;

b) Comme fonction d’un procès productif, un ATG inclut nécessairement plusieurs variables – production productive (ce qu’on fait est utilisable), circulation et diffusion productives (ce qui est communiqué est réinjectable dans de nouveaux actes de recherche), appropriation productive (la « consommation » de savoir, sous quelque forme que ce soit, relance elle-même la production et la circulation productives) ;

c) Un ATG est donc paramétrable, et varie en fonction de la manière dont il assure l’intrication réciproque de ces différentes variables productives, ou plus précisément, dont il fait persévérer l’immanence de la production en chacun de ses moments particuliers ;

d) En tant qu’il réalise une telle intrication ou une telle immanence, un ATG a pour effet global une reproduction élargie du savoir, au sens avisé précédemment.

e) En tant qu’il produit un tel effet, qui ne fait qu’un avec son existence même (son procès effectif), un ATG a pour double condition d’existence, externe et interne (qui donne aussi bien un double critère d’évaluation immanente de son fonctionnement effectif) : un réseau d’autres ATG multiples auxquels il est connecté (pas d’ATG isolé), mais aussi une autogestion au moins relative. Et par ce terme d’ « autogestion », moins galvaudé qu’on le prétend de tous bords, nous ne voulons rien dire d’autre que ceci : il doit être capable de négocier par lui-même, au moins relativement, les conflits internes qui résultent inéluctablement de son propre fonctionnement, et au premier chef les conflits internes que suscitent toutes les stases improductives qui peuvent se former à chaque moment du procès (production improductive, circulation improductive, consommation improductive);

f) Mais en tant qu’il a pour condition le caractère productif de ces trois moments particuliers, et pour effet général cette reproduction élargie du savoir, un ATG, fonction d’existence d’un procès collectif de production de savoir, est nécessairement aussi une fonction critique. Non pas au sens où il aurait pour but extrinsèque (moral, social, ou même politique), de critiquer ceci ou cela : il est nécessairement critique, critique en son fonctionnement même, au sens où il ne peut fonctionner qu’à rebours, contre le système organique de coupures que nous avons mis au jour.

g) Pour autant que ces coupures, nous l’avons vu, traversent, non seulement le champ social considéré globalement, mais plus spécifiquement des lieux institutionnels et des agents collectifs privilégiés (les institutions de formation, de recherche, les entreprises de média, le circuit de la diffusion et de commercialisation des livres, revues, etc., les organes administratifs et politiques consommateurs de savoirs du type commissions d’expertise, etc.), un ATG s’actualise lui-même, et produit ses effets critiques actuels ou potentiels, à l’intersection de plusieurs « Appareils Idéologiques d’État » (AIE)[11] : l’AIE scolaire, l’AIE universitaire, les AIE médiatiques, et les AIE politiques.

h) Enfin, en tant que ce système organique de coupures est, comme nous l’avons suggéré, surcodé par un partage a priori du politique de l’apolitique, ou comme dit Foucault, par une « définition du politique » qui en fixe les contours et les conditions (donc corrélativement les frontières ou lignes d’exclusion), le fonctionnement critique d’un ATG se confond avec le déplacement qu’il opère de ce partage supposé. Et encore, nous disons « supposé », mais ce n’est évidemment pas le bon mot, car ce partage est bien plutôt imposé, donc lieu de conflits et objet de luttes, potentielles ou actuelles (son caractère apparent de présupposition, soustraite à l’interrogation critique, étant lui-même un instrument interne et un résultat provisoire de ce conflit). Cela signifie que « le politique » n’est pas seulement le lieu de conflits, de contestations et de revendications déterminés ; il est toujours, au moins virtuellement, l’objet même d’une conflictualité où se décide la coupure entre les problèmes, énoncés et pratiques qui peuvent recevoir, dans une conjoncture donnée, une signification politique et ceux qui se voient refuser une telle dignité. Nous ne voulons donc pas dire que les Appareils Théoriques de Groupe ont, ou devraient avoir des objectifs « politiques », c’est-à-dire reconnus et authentifiés (identifiés et validés) comme tels, mais plus modestement que ces ATG, dans la mesure où leur fonctionnement même a pour condition et pour effet le déplacement de cette coupure, sont déterminés par une puissance variable de politisation. Nous appelons politisation ce déplacement même, dont la teneur critique peut se mesurer à la façon dont il compromet le partage établi, dans un contexte social et idéologique déterminé, entre le politique et le non-politique, et dont il remet en cause corrélativement l’économie des savoirs (discours, représentations idéologiques et scientifiques) qui soutiennent la monopolisation par des institutions et des agents collectifs déterminés de la signification « politique », et corrélativement le monopole de la décision sélective des problèmes légitimés à entrer dans l’espace du débat public, théorique et « politique » (au sens institutionnel usuel).

La fonction ATG, dont nous espérons une problématisation théorique et pratique plus approfondie que celle que nous pouvons proposer dans le cadre de cette postface, ainsi que le type de collectifs qui pourraient en prendre en charge les exigences, apparaîtra donc plus clairement par un examen des différents moments d’un tel processus de politisation interne aux savoirs dans les ATG : les conditions d’actualisation d’une fonction ATG sont définies par sa puissance de politisation sur les plans a/ théorique, b/ affectif-perceptif.

1° Théorie (créer de nouveaux problèmes, renouveler les conditions de détermination théorique des problèmes)

Assigner à l’activité théorique des ATG un effet nécessaire de politisation, n’est-ce pas imposer au savoir, d’autorité et arbitrairement, une fonction qui lui serait par nature hétérogène, extérieure à ses buts propres (la fameuse recherche de la vérité), ou, ce qui revient au même, étrangère à son absence de but (le fameux amour désintéressé pour le savoir) ? La mystification principale tient peut-être, à cet égard, à ce que cette question soit si souvent rabattue sur une interrogation formulée en termes d’ « application » d’un contenu de savoir supposé donné à des « problèmes actuels » – de société, d’économie, de droit ou d’éthique, etc. –, par quoi l’on entend manifestement des problèmes déjà prédéterminés dans des appareils de production énonciative hégémoniques qui sont en mesure d’imposer à la fois ce qui fait problème (et les termes du dit problème) et ce qui est « actuel ». Nous verrons que c’est en un tout autre sens qu’il convient d’envisager le rapport du travail du savoir à « l’actuel », à chaque présent. Mais déjà l’on voit qu’il y a un rapport strict entre la surcoupure politique/non-politique et la représentation d’un savoir qui ne rencontrerait pour ainsi dire des enjeux politiques qu’à l’extérieur de lui-même, hors de son élément propre, par « application », c’est-à-dire déviation quant à son but, saine ou ruineuse perversion qui ferait œuvrer le savoir, ici à l’édification de la civilisation, là à la fabrication d’OGM et d’armes nucléaires. Nous pouvons d’autant mieux invoquer une politisation nécessairement liée aux ATG tels que nous les avons définis, que celle-ci se joue d’abord au niveau d’une politique intérieure aux savoirs (et non seulement d’une répercussion politique extrinsèque, extérieure à de purs savoirs désintéressés), qui n’est que le strict corrélat d’une intériorité du savoir, plus intime que jamais peut-être, sûrement pas nouvelle, aux appareils contrôlant la position, la formulation, le calcul et la rationalité de traitement, bref la décision des problèmes sociaux, économiques, culturels, écologiques, etc. On ne nous reprochera donc pas de « mettre de la politique » là où il n’y en a pas, ou là où elle n’a rien à faire, alors que tout nous montre la circulation et la consommation d’innombrables savoirs, qui ne sont pas sortis d’une cuisse divine, dans tous les secteurs décisionnels de notre formation sociale. Même les domaines de recherche les plus « gratuits » ou les plus ésotériques ?… Toujours cette vieille caricature du savoir, son désintérêt et sa dévotion monacale, ses vieux parchemins et leurs philologues d’Épinal. Oui, même eux : pas un seul objet de recherche, si antique ou si exotique soit-il, qui ne soit saturé de lignes de politisation, actuelles ou virtuelles, autrement dit, pas un seul domaine de recherche qui ne puisse être connecté d’une manière ou d’une autre à des problèmes touchant nos manières collectives de vivre, de penser, d’agir, et de vivre et de penser ce que nous faisons. Surtout, pas un seul de ces domaines qui n’actualise ces lignes dès lors qu’il entre dans un régime d’ATG, c’est-à-dire de production et de reproduction élargies du savoir. Car si l’économie générale actuelle est gloutonne de savoir, ce qu’elle ne peut supporter qu’avec d’extrêmes difficultés, ce n’est nullement le pur savoir désintéressé, le pur amour de la recherche et de la connaissance, mais bien plutôt une économie du savoir qui réaliserait sa production et sa reproduction élargie, comme le montrent les politiques universitaires actuelles, qui ne promeuvent le travail de la recherche et de la connaissance en termes productivistes apparents qu’en organisant corrélativement les contre-tendances permettant de bloquer cette production élargie, en mettant en place à tous les niveaux du procès – production, circulation, consommation – des stases d’antiproduction. Et parmi ces instruments de blocage, tient une place notable cette représentation même du savoir que nous venons d’évoquer, et sur laquelle il faut dire un mot.

On assimile souvent l’idéologie à un ensemble de pensées, fausses, mystifiées et mystifiantes. C’est une conception réductrice de l’idéologie, encore hantée par ce qu’elle prétend dénoncer. Car l’idéologie est un certain rapport à la pensée, un rapport au savoir qui parcourt l’ensemble de son procès de production, se reproduit en lui ou en chacun de ses moments – production de production, production de circulation, production de consommation. Ce qui est en jeu, c’est la critique d’une conception idéologique de la science directement embrayée sur un certain fonctionnement de l’appareil de production matérielle du savoir. À les appréhender dans toute leur extension, on définira les représentations idéologiques du savoir, et plus profondément l’idéologisation des savoirs par une dénégation systématique de leur conditions matérielles d’existence – « idéologisation » plutôt que « représentation idéologique », parce que la logique idéologique s’impose comme d’elle-même y compris aux représentations du savoir qui se voudraient matérialistes. Concrètement : idéaliste, et pour tout dire idéologique, est la représentation du savoir qui consiste à le croire engendré uniquement dans l’élément du sens, trivialement « matérialisé » dans de pures émanations cérébrales (matérialisme naïf). Idéaliste et idéologique, la représentation de la circulation ou de la diffusion du savoir comme des processus instantanés de transmission du sens, trivialement « matérialisés » dans la circulation électronique (fantasme technologique). Idéaliste et idéologique encore, la représentation de la consommation de savoir comme pure appropriation d’un contenu intelligible (mythe de l’information). L’« idéaliste », en ces différents cas, sait que le savoir est une marchandise, mais ne le sait qu’en concevant simultanément cette marchandise comme sui generis, échappant à toutes les lois qui gouvernent la production, la circulation et la consommation des marchandises dans un circuit économique. La reconnaître pour la méconnaître aussitôt : voilà pourquoi nous parlons de dénégation[12]. Mais comment cette dénégation fonctionne-t-elle matériellement dans l’économie restreinte des savoirs elle-même ?

Dans les conditions actuelles, cette dénégation agit principalement du point de vue du rapport du savoir au temps. Nous avons déjà rappelé à cet égard l’inévitable embarras des éditeurs, et plus encore des libraires. Mais ici comme ailleurs, le rapport savoir/temps doit être analysé du point de vue de l’allure de la variable temps dans l’ensemble du procès de production. Et certes, une métrique de cette variable doit devenir ici pour le moins délicate (comment quantifier le temps de production d’un savoir, et aussi bien le temps de son appropriation productive, et leur rapport même ?). Mais que nous ayons inévitablement affaire à des quantités non seulement approximatives mais profondément fluctuantes, ne fait que mieux ressortir a contrario la stupéfiante dénégation de ce facteur temporel dans les représentations dominantes du savoir tout comme dans la tendance dominante actuelle de l’ERS elle-même. Négation du temps dans le savoir (dans son contenu), qui correspond avec une négation de la temporalité propre de la production et de la consommation (productive) de savoir. Nous avons bien affaire à une double négation, qui se joue à deux niveaux s’entretenant circulairement : négation dans la représentation idéaliste du savoir et de son procès matériel interne (nous y revenons dans un instant) ; négation réalisée dans le processus économique actuel d’une rotation rapide, de plus en plus rapide, de fait, qui ne laisse pas le temps au savoir de s’élaborer, ni d’être approprié de façon elle-même productive. Ici encore, qu’on nous pardonne ce constat tristement banal, les appareils médiatiques réalisent, à l’intersection des fonctions de diffuseurs et de consommateurs de savoirs, une prodigieuse accélération de l’ensemble du cycle – ce qui pourrait même constituer la définition économique de la fonction-média : un couplage des fonctions de circulation et de consommation dont l’intrication même détermine un coefficient cinétique dominant l’ensemble du cycle productif, cycle alors lui-même déterminé comme production de consommation improductive. Et encore une fois, nous retombons sur le problème du temps de l’appropriation, de la durée nécessaire à l’appropriation pour qu’elle puisse avoir une chance d’être productive (pierre angulaire, nous le verrons, d’une théorie matérialiste de la lecture).

Une conception matérialiste des savoirs ne reposera donc pas sur une dénégation de la dimension du sens (strictement symétrique à celle que nous critiquons), ni a fortiori sur une matérialisation factice et triviale du sens à travers la triple illusion du matérialisme naïf, du fantasme technologique et du mythe de l’information. Elle tente plutôt de procéder à une ressaisie de ce qui se donne comme signification, dans le cadre d’une économie matérielle générale qui ne sépare plus le sens, le contenu aussi bien que les structures logiques et les critères de rigueur propres aux énoncés scientifiques, des appareils « économiques » (au sens usuel) de leur fabrication matérielle (« travail » intellectuel), de leur diffusion et de leur circulation sociale (institutions d’enseignement, unités éditoriales, librairies, etc.), ainsi que de leur consommation. Plutôt que de tenter de « purifier » le savoir – soit en ne se le représentant que comme un ensemble d’idéalités sui generis, transmises de conscience à conscience dans l’espace transparent de l’agir communicationnel et du débat public, digérées par des esprits curieux qui accroîtraient ainsi, ipso facto, leur culture générale (version Troisième République) ou leur capital cognitif (version plus moderne) ; soit en se le représentant comme « matérialité autonome » : neurones, circuits, stocks – il faut en fait penser l’impureté spécifique du savoir, de son contenu cognitif, de ses valeurs de vérité, de ses effets de connaissance, des flux d’informations et d’affects qu’il fait circuler, donc de sa consistance propre en tant que savoir qui n’existe qu’agencée dans, intriquée à d’autres structures, d’autres circuits, d’autres économies.

Le principal outil d’une telle analyse matérialiste des savoirs, qui ne peut exister elle-même que de et dans sa relation critique avec les mécanismes d’idéologisation que nous avons pointés, consistera en une stratégie d’historicisation généralisée. Le nerf, avons-nous dit, de ces mécanismes, est constitué par leur opération de dénégation du temps, ou de la dimension temporelle de l’ERS : dénégation de la nécessaire temporalité de la production, de la circulation, de la consommation, mais aussi dénégation du caractère intrinsèquement processuel, donc temporel, d’une temporalité ouverte, de cette structure économique elle-même, dont les trois moments non seulement sont représentés, mais même fonctionnent pratiquement (puisque l’idéologique est ici une détermination interne, effective et réelle de la structure, non pas sa pure et simple mystification dans des consciences leurrées) comme des instances distinctes, figées chacune en elle-même, et par là (nous retrouvons ici, on le voit, le problème initial des coupures) isolées les unes des autres : l’ERS est spatialisée. Annuler ainsi la dimension processuelle et temporelle du savoir et de son économie, cela a évidemment deux conséquences idéologiques majeures : faire apparaître ce qui est comme à la fois naturel et nécessaire. Revenons un instant sur le phénomène d’accélération, de rotation rapide que nous avons déjà mentionné, à ses différents niveaux. Du point de vue de la production, que fait l’Université, lorsqu’elle se résout à produire ces gens qui doivent en quatre ou cinq ans apprendre l’histoire universelle de la pensée pour pouvoir par la suite être à même de l’enseigner à d’autres (plus) jeunes gens au nom des exigences supérieures de la culture (comme valeur en soi, tradition qui ne doit pas mourir, supplément d’âme) ? Du point de vue de la circulation, qu’engendrent le phénomène des « rentrées littéraires » et la très faible durée de vie (avant la disparition des devantures, puis des étagères, puis la mise au pilon) des ouvrages, qui les condamne pour leur immense majorité, lorsqu’ils ne bénéficient pas de l’appareil du marketing, à une mort brève et donc à une absence totale d’efficience théorique concrète ? Et enfin, au niveau de la consommation, quelles conséquences entraîne la quantité de livres parus et les délais effarants de leur obsolescence qui vouent les critiques et autres taste-makers, et par voie de conséquence l’immense majorité du lectorat, à ne lire que les livres qu’ils sont « censés lire », ceux qui leur sont immédiatement donnés par le bruissement anonyme du champ comme « étant à lire » ? Qu’entraîne, voulons-nous dire, la dénégation des déterminations proprement temporelles (temporalité processuelle) de ces phénomènes, ainsi que des conditions elles-mêmes temporelles de leur engrenage l’un dans l’autre (temporalité cyclique) ? Quoi, sinon la naturalisation d’une telle logique ? Les lecteurs ne consomment pas les livres qui sont sélectionnés comme « étant à lire » par les processus complexes sous-jacents à l’état de fonctionnement actuel de l’ERS, mais purement et simplement – et surtout : en toute évidence – ceux qui « sont à lire », car ils sont écrits par les « gens qui ont quelque chose à écrire » sur « les questions que nous pose l’actualité ». De même, apparaissent comme parfaitement naturels (dans les rares cas où ils apparaissent en effet) les mécanismes qui ne permettent d’exister dans les circuits de la diffusion qu’à certains ouvrages plutôt qu’à certains autres. De même enfin qu’apparaissent comme pleinement évidents et naturels les laborieux mécanismes de validation des producteurs culturels, qui habilitent à parler et légitiment dans sa parole tel type de producteur plutôt que tel autre. En tout cela, il est parfaitement clair que l’occultation des urgences spécifiques à ce circuit de production-circulation-consommation, et des logiques économiques qui sous-tendent ces urgences, opère une naturalisation du donné, naturalisation de phénomènes pourtant pleinement historiques, produits par l’histoire et donc en droit révocables par l’histoire, d’un mot : contingents.

Une telle naturalisation sociale de la contingence historique prend, si l’on veut bien se placer à un niveau d’abstraction supérieur, la forme de ce que nous avons appelé : la tautologie idéaliste, en essayant de la rattacher à la fonction du Principe de Réalité, de l’érection de la Réalité au rang de Principe. Niveau d’abstraction supérieur peut-être, mais de clarté non moindre : certains livres se donnent comme étant à lire – parce qu’ils sont à lire ; certains auteurs se donnent comme ayant quelque chose à dire – pour cette raison merveilleusement évidente qu’ils ont quelque chose à dire ; certaines œuvres se donnent comme ayant à être mises en circulation (choix des éditeurs de publier ou non, d’investir dans de la publicité ou non, de motiver les représentants ou non, choix des libraires de commander ou non, de mettre en étagère, en présentoir ou en vitrine) – pourquoi ? pour cette raison limpide qu’elles ont à l’être. Les tautologies sont les choses les plus intrigantes du monde, pourtant celles que nous sommes précisément déterminés à interroger le moins. La « donation des choses comme ce comme quoi elles se donnent » est précisément ce sur quoi la pensée matérialiste doit faire porter tout le poids de l’analyse. Car, le mécanisme même de l’idéologisation est justement celui qui fait apparaître les produits comme entièrement distincts de leurs modes de production (et notamment, dans le cadre de notre présent argument, des déterminations temporelles de ces modes de production), comme « flottant en l’air », comme existant en et pour eux-mêmes, et comme n’étant rien d’autre que ce qu’ils sont (les produits, c’est-à-dire les agents du procès que sont les producteurs, les diffuseurs et les consommateurs de savoir).

Le travail des ATG dans la théorie consistera donc à travailler à rebours de cette naturalisation, et à replonger l’économie du savoir dans la temporalité qui lui est propre, ce qui a pour condition de l’historiciser, c’est-à-dire de faire apparaître dans toute leur dimension de contingence les processus historiques qui ont engendré son état et son fonctionnement actuels. Car toutes les tautologies reposent sur une tautologie temporelle, une identité à soi du temps à quoi nous reconnaissons, individuellement et collectivement, notre « actualité », et à quoi nous nous reconnaissons nous-mêmes, individuellement et collectivement, en une identité stable. Travailler contre tout ce qui contribue à faire fonctionner la réalité comme principe, à donner à croire que, parce que les choses sont ce qu’elles sont, elles ne pourraient du même coup pas être autres – alors que c’est rigoureusement l’inverse ! Autre grande leçon foucaldienne, les choses ne commencent même seulement à nous devenir pensables, que lorsqu’elles ont déjà commencé, si peu que ce soit, à devenir autres, à différer d’elles-mêmes et à nous faire différer de nous-mêmes : c’est parce que quelque chose est en train de se transformer dans notre expérience de la folie, de l’homme, de la punition, de la sexualité, qu’il nous est possible de commencer à penser, à problématiser notre rapport à la folie, à l’homme, à la punition, à la sexualité, et de nous déplacer vers la possibilité de les penser autrement. Mais c’est aussi parce que cette transformation n’est encore que virtuelle, un bougé, un tremblement dans l’expérience, parce que cet « autrement » n’a pas encore de figure, que la pensée, pour n’avoir pas encore d’objet, a déjà une tâche. Parce que nous n’appartenons déjà plus à notre présent, mais que nous n’avons pas encore rejoint le sol d’un nouveau présent ; parce que nous ne sommes déjà plus ce que nous étions, mais pas encore ce que nous serons, pris dans un devenir, mais pas encore devenus, habitants d’un seuil, d’une fissure dans la Réalité. À cette fêlure, correspond un affect spécifique : l’intolérable.

2° Affect-Percept (produire l’intolérable)

Peut-être la conjoncture idéologique et politique actuelle en France est-elle en train de nous rendre particulièrement sensibles – nous, et toute une génération qui, plus ou moins née sous le socialisme mitterrandien, n’a pas connu la droite française des années 1960-1970 – à l’importance politique des savoirs, dans une forme d’urgence qui signale peut-être qu’un seuil a été franchi. On a déjà, en si peu de temps, beaucoup glosé sur les charges affectives déclenchées par les discours officiels depuis bientôt un an, mais on en est encore à se demander pourquoi. Quelque chose, là-dedans, nous est évidemment intolérable. Mais loin de pouvoir définir les moyens de lutter contre cela qui nous est évidemment intolérable, nous en sommes encore à nous demander : au fait, c’est quoi ? Appelons donc « intolérable », l’affect remplissant cet état d’indécision qui caractérise la fissure entre ce que nous sommes en train de cesser d’être et ce que nous ne sommes pas encore devenus. Dans l’émotion de l’intolérable, s’annonce ce que nous sommes sur le point de ne plus pouvoir supporter, mais que, pour la raison de ce vacillement interne à la temporalité même de notre expérience, nous sommes pas encore en mesure de nommer comme tel, et donc d’objectiver. Un tel affect n’est pas à proprement parler subjectif, car il n’est imputable à aucun sujet donné, présent ou passé, mais seulement à un sujet à venir, qui seul aura à en rendre raison et à s’en constituer comme responsable. Il n’est pas non plus à proprement parler objectif, car il se rapporte moins à un « objet » (c’est-à-dire à un état de choses soumis à un principe de détermination complète) qu’à un devenir, donc à une transition à l’issue indéterminée, précisément ce sur quoi porte le travail théorique des ATG.

Le lien organique de l’affect d’intolérable et de la fonction-ATG, qui n’exclut pas de grandes joies immanentes au procès de production de savoirs, bien au contraire, doit d’abord se comprendre en fonction de la coupure du politique et du non-politique, dont nous avons suggéré qu’elle surdéterminait les coupures spécifiques de l’ERS actuelle. Nous visons à travers « l’intolérable » le système affects-percepts correspondant à un déplacement de cette coupure qui surcode ce système organique de coupures mis en lumière précédemment en déterminant a priori ce qui a une signification politique et ce qui n’en a pas. Strictement corrélative d’un acte de problématisation, de refonte d’un problème ou de construction d’un nouveau problème touchant nos manières collectives d’agir et de sentir, de vivre et de penser, l’intolérable signale intensivement l’émergence d’un nouveau lieu de politisation possible, encore refoulé par le codage dominant du politique. Intolérable, apparaît soudain un problème, lorsqu’il a été suffisamment déterminé, théoriquement et pratiquement, pour prendre une signification politique contre les forces adverses qui la lui déniaient, et pour s’imposer sur le plan des institutions censée prendre en charge le politique, quitte à remettre en cause, plus ou moins profondément, ces institutions mêmes. Mais il n’apparaît tout d’abord que comme affect indéterminé, ou mieux peut-être : indécis, d’intolérable, tant qu’il n’a pas encore déterminé de manière suffisamment objective les conditions de formulation (et donc de résolution) du problème théorique, politique et vital qui lui correspond.

À tous ces égards, on ne confondra pas l’intolérable, comme affect et percept, avec le sentiment empirique d’indignation. Il peut sans doute lui être lié, il n’en découle pas, relevant d’un tout autre processus. Car l’indignation est un sentiment de la reconnaissance, qui fait éprouver sur un mode négatif ou pessimal la tautologie temporelle d’un présent coïncidant avec lui-même, et d’un sujet ajointé à lui-même et à son monde. L’ERS dispose évidemment de ses fonctionnaires de l’indignation, étonnamment aptes à désigner à l’indignation collective les phénomènes dont il était bien évidemment entendu dès l’abord qu’il allait convenir de s’indigner. On ne s’adresse à eux que parce qu’une situation x ou y se donne comme ayant-à-susciter-notre-indignation, que nous estimons avoir à nous en indigner, et qu’ils s’en indignent mieux que personne. La déploration occasionnelle du fait que les choses soient ce qu’elles sont, fait naturellement partie de l’acceptation générale du fait que les choses soient ce qu’elles sont, sinon dans le désert du réel, du moins dans la tautologie de la Réalité. Mais tout autre est l’intolérable, comme affect du désajointement du temps, de cette fêlure interne du présent : ce que produit précisément un procès de savoir lorsqu’il réalise une « fonction critique », au sens que Foucault donne à ce terme, une « déprise de soi », un devenir-contingent des rapports que nous avons à nous-mêmes à travers nos rapports au monde (savoir) et aux autres (pouvoir).

Ici encore, rien à voir avec des impressions subjectives, mais un problème d’économie, où l’économie matérielle objective des savoirs s’enchaîne dans une économie des formes d’expérience qui en deviennent possibles, correspondant à une production de types de subjectivité toujours corrélatives au procès de production de savoir et à ses différents moments. De sorte que les questions doivent être : quel type de subjectivité productrice, quel type de subjectivité de circulation, quel type de subjectivité consommatrice (théorie de la lecture), suscite ou reproduit tel ou tel régime de l’ERS ? Reprenons donc à notre compte les remarques de Foucault sur la fonction de la « critique », qui doivent valoir non seulement pour la critique littéraire (ou cinématographique, ou théâtrale, artistique en général), mais tout autant pour la critique scientifique ou le débat théorique. Tout ce que nous avons écrit jusqu’à présent rend inutile que l’on dise ici ce que nous pensons pour notre compte de l’état actuel de la critique, de sa soumission globale à la fonction-média, sinon de son incorporation pure et simple à cette fonction. L’important est que Foucault distingue fermement de cette dernière une fonction critique qui nous paraît une condition nécessaire de cet affect de l’intolérable organiquement lié au procès de politisation interne des ATG.

« Songez aux revues. Elles sont soit des revues de chapelles, soit le support d’un éclecticisme fade. C’est la fonction même du travail critique qui a été oubliée. Dans les années cinquante, avec Blanchot, avec Barthes, la critique était un travail. Lire un livre, parler d’un livre, c’était un exercice auquel on se livrait en quelque sorte pour soi-même, pour son profit, pour se transformer soi-même. Parler bien d’un livre qu’on n’aimait pas ou essayer de parler avec suffisamment de distance d’un livre qu’on aimait un peu trop, tout cet effort faisait que, d’écriture à écriture, de livre à livre, d’ouvrage à article, passait quelque chose. Ce que Blanchot et Barthes ont introduit dans la pensée française, dans les années cinquante, a été considérable. Or la critique a, me semble-t-il, oubliée cette fonction pour se rabattre sur des fonctions politico-judiciaires : dénoncer l’ennemi politique, juger et condamner ou bien juger et tresser des couronnes. »

Ce que Foucault appelle la fonction critique, comme travail, peut et doit être décrit dans les termes de l’ERS : précisément, il lui appartient d’opérer une concentration, une condensation des trois moments du procès productif. Dans le travail de la lecture, une recherche produite s’offre à une consommation ou appropriation qui s’enchaîne immédiatement à une production nouvelle qui à son tour, et aussitôt, est une manière de faire circuler la première – « d’écriture à écriture, de livre à livre, d’ouvrage à article » – tout en rejoignant immédiatement la production de production, c’est-à-dire cette production primaire dans laquelle la transformation objective d’un espace du savoir est immédiatement transformation subjective de ses producteurs immédiats, ou autrement dit, où la transformation de soi passe dans et par la formation de nouvelles connaissances, de nouvelles perceptions, et à travers celles-ci, de nouvelles possibilités d’affect et d’action, de nouvelles puissances d’être affecté et d’agir. « Dans les années cinquante, avec Blanchot, avec Barthes, la critique était un travail. Lire un livre, parler d’un livre, c’était un exercice auquel on se livrait en quelque sorte pour soi-même, pour son profit, pour se transformer soi-même ». Il se trouve que cette référence à Blanchot et Barthes (entre autres) et à leur conception de la lecture comme d’un travail sur soi est tout à fait récurrente chez Foucault, et certaines de ses occurrences antérieures devraient nous permettre d’apporter quelque précision, notamment sur la notion d’« expérience », que nous avons mobilisée à plusieurs reprises, dans son rapport avec le travail d’historicisation critique des savoirs dont nous faisons l’une des fonctions majeurs des ATG, mais sans la déterminer suffisamment.

La notion d’expérience apparaît avec une certaine insistance dans les références (plus fréquentes qu’on ne le croit) de Foucault à Hegel. Ainsi, à la fin de L’Ordre du discours, lorsque Foucault se demande, interrogation fort rebattue à cette époque, si la philosophie peut échapper à la clôture de l’hégélianisme, peut être autre que hégélienne. De ce point de vue, l’intérêt de l’entreprise d’Hyppolite, présenté comme l’un de ses maîtres, fut selon lui de chercher à faire de la philosophie de Hegel « un schéma d’expérience de la modernité », c’est-à-dire d’avoir corrélativement mis la philosophie du présent à l’épreuve de l’hégélianisme, et l’hégélianisme à l’épreuve de la philosophie du présent, l’enjeu d’une telle mise en regard critique étant de rendre possible de nouvelles manières de penser, autrement qu’en Hegel (que ce soit avec ou contre lui) : « échapper réellement à Hegel suppose d’apprécier exactement ce qu’il en coûte de se détacher de lui ; cela suppose de savoir jusqu’où Hegel, insidieusement peut-être, s’est approché de nous ; cela suppose de savoir, dans ce qui nous permet de penser contre Hegel, ce qui est encore hégélien… »[13]. L’expérience, c’est ce qui pense silencieusement en nous sans nous, ce qui dans la pensée d’un sujet pense en lui mais pas en tant qu’il est un sujet – et qu’il faut faire apparaître pour s’en déprendre, ou plutôt : qui commence à nous apparaître en tant que nous sommes en train de nous en déprendre. Or cette notion est également mobilisée sur le plan non plus de la pensée théorique mais des rapports pratiques, pour désigner une structure très semblable. Dans un entretien accordé en 1979, par exemple, elle est utilisée pour qualifier le type d’interrogation qu’adresse Foucault aux relations de pouvoir dans leur détermination historique. Ainsi, lorsque Foucault caractérise le pouvoir pastoral, à partir de l’Ancien Testament, comme l’instauration d’une relation entre un Dieu qui surveille et protège et un peuple qui obéit, son interlocuteur pointe ce qui lui paraît l’insuffisance d’une telle définition : elle ne garantit pas que le peuple va effectivement obéir (donc que la relation de pouvoir s’exerce), et il est même une évidence de fait que régulièrement le peuple israélite, dans l’ouvrage incriminé, n’obéit pas. Mais c’est précisément que la définition ne cherche pas à caractériser ce en quoi la relation de pouvoir fonctionne, ou telle norme est appliquée, mais comment le rapport à la norme est nécessairement vécu, à telle époque et pour telle société, qu’elle soit suivie ou non, comment des sujets font l’expérience (muette, infradiscursive, inconsciente) de leur rapport au pouvoir : « Le problème est de savoir comment les gens font l’expérience de leur relation à Dieu »[14]. L’expérience désigne donc le complexe affects-percepts qui détermine, en deçà de la conscience explicite des sujets, la forme du rapport qu’ils entretiennent avec un ensemble de relations de pouvoir et d’objets de pensée. De la même façon, lorsqu’il analyse la manière dont la figure du juge se redouble tendanciellement dans le fonctionnement de la pénalité moderne en celle du médecin, au point d’en faire un « médecin-juge », il ne veut pas dire que les juges se mettent à passer par surcroît de leur cursus propre l’école de médecine, mais que se transforme leur expérience de ce qu’est l’objet de leur jugement (une nature anormale et plus seulement un acte criminel ou délictueux) et la fonction de leur jugement (corriger et guérir cette nature rétive, et non plus seulement sanctionner un acte) : la manière dont ils sont tendanciellement déterminés à vivre leur rapport à la norme, à leur objet et à leur propre activité. Et la fonction historique-critique que nous pointons consiste précisément à faire apparaître et à théoriser ces formes d’expérience, ces complexes inconscients affects-percepts, de manière à nous en déprendre : transformer notre expérience.

Et cela, Foucault le dit en termes propres des auteurs en lesquels il reconnaît des inspirateurs. Dans un autre entretien (datant de la fin 1978), il explique à cet égard que, non seulement ses livres sont sur certains aspects dépassés, mais qu’en outre il s’en réjouit fort, car il n’écrit pas pour figer des vérités dans le marbre mais pour que, de l’épreuve d’écrire, ce qu’il est et ce qu’il pense, ou pensait savoir, sorte transformé : « mes livres sont pour moi des expériences, dans un sens que je voudrais le plus plein possible. Une expérience est quelque chose dont on sort soi-même transformé »[15]. La notion prend ici un sens immédiatement dynamique, et ne renvoie plus simplement aux complexes affects-percepts dont nous parlions, mais, en tant qu’il s’agit précisément d’une expérience qu’on fait, au mouvement même de leur transformation et de leur devenir-autre, avant même que les coordonnées de cet « être-autre » soient encore fixées ou déterminées complètement. De nouveau (et de nouveau contre les mythes de la communication et de l’information) il ne s’agit pas d’écrire pour transmettre un savoir dont on disposerait déjà, avant de commencer à écrire, mais pour que l’écriture nous transforme, nous-mêmes et ce que nous pensons (en quoi Foucault dit être « un expérimentateur et non pas un théoricien »). Et du même coup, cette écriture qui est expérimentation pour le sujet connaissant (lequel est donc connaissant non pas en tant qu’il dispose, en puissance ou en acte, d’un savoir déterminé, mais en tant qu’il est en train de transformer la forme de sa relation à certains objets de pensée, folie, punition ou sexualité par exemple, c’est-à-dire son expérience de ces objets, au premier sens du terme, avisé précédemment) peut se faire expérimentation corrélative pour celui qui le lit, sous certaines conditions : si Foucault, selon ce qu’il affirme, donne à son discours la forme « académique » de la théorie, avec tout un apparat de références et d’interprétations « historiquement vérifiables », c’est justement parce que telle est la condition à laquelle le texte sera communicable à ses lecteurs dans sa dimension d’expérience, permettra que quelque chose passe au lecteur de ce qui se passe dans l’écriture, et dans celui qui écrit lorsqu’il écrit, et qu’il puisse ainsi « inviter les autres à faire avec [lui], à travers un contenu historique déterminé, une expérience de ce que nous sommes, de ce qui est non seulement notre passé mais aussi notre présent, une expérience de notre modernité telle que nous en sortions transformés »[16]. Cela fixe très bien les conditions de productivité interne à l’ERS que les ATG se doivent d’actualiser : une production de savoir productive articulée à une consommation de savoir productive, en tant que production et consommation sont branchées l’une sur l’autre sous la forme de la co-expérimentation. Et dans cette co-expérimentation, la saisie des mécanismes à l’œuvre dans le réel (le traitement de la folie ou la pénalité par exemple) est strictement immanente à l’affect de l’intolérable, c’est-à-dire au mouvement virtuel de déprise vis-à-vis de ces mécanismes et de la manière dont ils déterminent notre pensée : « L’expérience par laquelle nous arrivons à saisir de façon intelligible certains mécanismes […] et la manière dont nous parvenons à nous en détacher en les percevant autrement ne doivent faire qu’une seule et même chose »[17]. Nous dirons, de ce point de vue, que l’affect d’intolérable permet de désigner l’indice de dissolution tendancielle d’un complexe affects-percepts : nous sommes en train de commencer à voir ce qui pense silencieusement en nous (le délinquant comme anormal : percept) dans le même mouvement que nous commençons à ne plus pouvoir sentir ainsi (affect).

Et ce mouvement de dissolution des formes de notre expérience, immanente au mouvement de l’expérimentation, est précisément ce dont Foucault crédite les auteurs qu’il valorise : Bataille, Nietzsche, Blanchot, Klossowski, s’ils cherchaient moins à construire des systèmes qu’à effectuer « une expérience personnelle », c’est en tant qu’ils s’efforçaient, non pas (sur le modèle phénoménologique) à ressaisir les significations immanentes au vécu de la conscience, mais à « essayer de parvenir à un certain point de la vie qui soit le plus près possible de l’invivable »[18]. Il s’agit donc à la fois d’une expérience-limite et d’une expérience des limites de l’expérience – atteindre aux limites extrêmes d’un champ d’expérience, là où il s’abolit en abolissant le sujet de l’expérience : « L’expérience chez Nietzsche, Blanchot, Bataille, a pour fonction d’arracher le sujet à lui-même, de faire en sorte qu’il ne soit plus lui-même ou qu’il soit porté à son anéantissement ou à sa dissolution »[19]. D’un mot : l’expérience est « dé-subjectivation ». Là où le sentiment de l’indignation renvoie au contraire à une forme accentuée de subjectivation (on revendique son indignation, on la porte bien haut comme un étendard de notre personne, manifestant la valeur de notre personne, on se constitue en s’opposant à l’objet indigne, et l’on clame haut et fort car on veut que tous nous reconnaissent comme celui qui sait – et n’a pas peur de – s’indigner de l’indignité), l’affect de l’intolérable désigne, lui, l’émotion qui s’empare de nous face à quelque chose qui est en train de se produire en nous mais qui n’a pas encore de nom et de concept, que nous ne saurions donc encore revendiquer et dont nous ne nous sentons pas l’auteur, presque la victime plutôt (et voilà pourquoi il arrive que l’affect de l’intolérable retombe dans les formes les plus veules de la résignation : « je me sentais révolté, quand j’étais plus jeune, mais je n’aurais même pas pu dire de quoi : il faut bien que l’adolescence se passe… »).

Comparez : « Moi, en tant qu’intellectuel / syndicaliste / jeune / femme / patron / immigré / …, je suis indigné par… » – « Ça n’est plus possible ! »

Enfin, le circuit de l’affect de l’intolérable et de sa théorisation collective « tourne » sans origine assignable, là où le sentiment de l’indignation fait précisément fonctionner le je et ses convictions comme point d’origine de l’indignation, de son émission, de sa communication à d’autres qui vont venir se subjectiver en lui en s’y reconnaissant (« oui, moi aussi, c’était bien ça que je pensais… »). Nous avons vu que, selon la conception foucaldienne de l’écriture-expérimentation, l’expérience de déprise affective-perceptive que représente le livre, et que fait celui qui l’écrit, devait pouvoir (condition même de sa productivité) passer dans d’autres, ses lecteurs, être reprise et réeffectuée par d’autres, prolongée par eux. Mais il faut ajouter, car le point est crucial, que cette expérience singulière d’écriture elle-même n’aurait pu se faire si cela n’avait pas déjà commencé à bouger dans l’expérience collective (disons plutôt : dans une expérience impersonnelle, une expérience « du dehors »), si l’écriture-expérimentation n’était en fait toujours-déjà venue s’inscrire dans une expérimentation impersonnelle en cours, à l’œuvre au-dehors d’elle. Le livre s’inscrit à l’intérieur d’un mouvement collectif, anonyme, qu’il ne produit pas mais prolonge, qu’il présuppose et travaille à rendre conscient de lui-même et à renforcer en lui donnant de nouveaux instruments : « […] dans le livre s’exprime une expérience bien plus étendue que la mienne. Il n’a rien fait d’autre que de s’inscrire dans quelque chose qui était effectivement ne cours ; dans, pourrions-nous dire, la transformation de l’homme contemporain par rapport à l’idée qu’il a de lui-même »[20].

Ajoutons maintenant que nous comprendrons d’autant mieux les enjeux de la réactivation d’une telle fonction, ou de la réinvention d’un tel travail critique dont les ATG doivent organiser les conditions matérielles de développement, en précisant ce qu’il convient d’entendre dans la « fonction politico-judiciaire » à laquelle Foucault oppose précisément ce travail, et qui présente les traits exactement inverses : elle est l’« institutionnalisation » de l’improductivité dans l’ERS ; elle est l’organisation des subjectivations comme blocages de la production théorique ; elle transforme la dynamique de co-expérimentation et de passage actif permanent du collectif dans l’individuel et de l’individuel dans le collectif en une immobile réflexion spéculaire et narcissique de chaque moment en chaque autre.

Rappelons le texte.

« Ce que Blanchot et Barthes ont introduit dans la pensée française, dans les années cinquante, a été considérable. Or la critique a, me semble-t-il, oublié cette fonction pour se rabattre sur des fonctions politico-judiciaires : dénoncer l’ennemi politique, juger et condamner ou bien juger et tresser des couronnes. Ce sont là les fonctions les plus pauvres, les moins intéressantes qui soient. Je ne blâme personne. Je sais trop que les réactions des individus sont étroitement mêlées aux mécanismes des institutions pour me permettre de dire : voilà qui est responsable. Mais il est évident qu’il n’existe plus aujourd’hui aucun type de publication pour assumer une véritable fonction critique. »

La fonction politico-judiciaire est essentiellement, donc, une fonction de jugement, positif ou négatif qu’importe. Elle met en vis-à-vis un auteur et son discours, lui assigne la responsabilité morale de l’avoir tenu, le met en demeure d’y répondre lui-même par lui-même, le localise quelque part dans l’espace des positions possibles (dans l’espace existant, tout-fait, des positions possibles), et lui impose de s’identifier à cette localisation (ce qui est une des conditions de la reproduction idéologique de cet espace). Dans le même mouvement, celui qui exerce la fonction politico-judiciaire, se positionne lui-même dans cet espace (avec ou contre, dans l’indignation ou la reconnaissance), s’identifie lui-même à cette position, en répond en répondant de lui-même. Une telle fonction politico-judiciaire fonctionne à tous les niveaux du procès de l’ERS – production, circulation, consommation –, puisque, dans chacun, elle se greffe sur quelque stase improductive qui lui fournit sa condition et qu’elle renforce et approfondit en retour.

Au niveau de la production primaire, la fonction politico-judiciaire repose d’abord sur l’imputation de tout événement de savoir à des sujets représentés comme agents et causes responsables, au prix d’une occultation de toute ambition analytique et explicative (on observe ce phénomène à tous les niveaux du discours prétendument d’analyse dans le système d’information actuelle, dans le domaine artistique comme dans le domaine politique). Cette fonction couple ici deux opérations corrélatives. D’abord, un évidement des énoncés (contenus de savoir), dont l’une des manifestations les plus visibles est l’insignifiance ou la stéréotypie des discours, représentants des positions d’opinion, c’est-à-dire des places prédéterminées que viendront occuper pour la circonstance tel ou tel sujet supposé savoir. On comprend alors que cette fonction politico-judiciaire couple à cet évidement des énoncés de savoir une seconde opération (et il y faut des appareils socio-idéologiques spéciaux), à savoir une inflation massive des « sujets d’énonciation », c’est-à-dire de l’individu locuteur en tant qu’il se marque dans son discours comme en étant la cause et l’auteur, et tendanciellement, en tant qu’il ne fait plus rien de l’ensemble de son propos que la simple marque (indice « sui-référentiel » comme on dit) de sa position (comme forme vide) de sujet-cause, sujet-auteur, autorisé de pleine autorité par le seul fait de cette position même. Inutile de lire ou d’écouter ce que j’écris ou dis (à la limite, n’importe quoi – souvent n’importe quoi : pataquès), puisque c’est moi qui l’écris et le dit (moi l’« invité » du débat, l’expert-identifié-et-reconnu-comme-tel, celui-qui-a-vu, celui-qui-s’y-connaît, etc.) – ce qui d’ailleurs suffit à signifier l’importance extrême de ce que je dis. Ecoutez bien comme je parle, vous entendrez suffisamment la profondeur extrême de ce que je dis – profondeur du vide… La pointe extrême de cette logique est atteinte lorsqu’on n’évalue plus l’intérêt de l’opinion d’Untel qu’à cela qu’elle se trouve être l’opinion d’Untel. Donner son avis, pas de désir plus profond aujourd’hui, il suffit d’écouter la radio : chers auditeurs, ce que vous avez à « en » dire nous intéresse, quoi que vous en disiez ou soyez capable d’en dire, car ce qui fait l’intérêt de ce qu’a à dire quelqu’un tient purement et simplement à cela qu’il s’agit de ce qu’a à dire quelqu’un. La morale immanente des talk-shows est la tautologie.

Il en va de même dans les procès de circulation, où la fonction politico-judiciaire impose à l’auteur d’un ouvrage, non pas tant de se prononcer sur ce qu’il a fait, et de questionner réflexivement les transformations qu’il estime avoir peut-être produit par son travail dans tel champ de savoir, mais plutôt (et seulement) de se localiser dans un espace de places symboliques prédéfinies, et qui fait de son travail, ou plutôt du discours qui est censé hic et nunc en tenir lieu, un « témoignage » de sa position subjective vide, comme position morale (au sens où, dans un tel dispositif, des positions politiques, esthétiques, idéologiques, etc., prennent la forme d’une position morale, c’est-à-dire imputable en dernière instance à une responsabilité individuelle). Peu importe ce que fait ou ne fait pas à l’intérieur de la production littéraire contemporaine l’écriture de tel Michel Houellebecq (en l’occurrence quelque chose) ou de tel Jonathan Littel (en l’occurrence rien du tout), leur texte comme agencement à l’intérieur de l’agencement-littérature, quelles lignes il déplace, de quelles transformations il participe, de quels changements des complexes affectifs-perceptifs il est un vecteur ou un élément de blocage – l’urgence est au contraire d’évacuer la possibilité même d’un tel questionnement (qui prend du temps, comme écrire prend du temps), de traverser le texte en direction du sujet-écrivant et de ses positions dans l’espace idéologique immobile des positions possibles, positions dont le texte, ou plutôt dont quelques éléments du texte immédiatement sélectionnés comme marqueurs pertinents, deviennent aussitôt le signe transparent : islamophobe ou non ? raciste ou pas ? pédophile, ou quoi ? Qu’êtes-vous ?

Il en va de même enfin pour la consommation, et la subjectivité consommatrice : là encore, ce qui domine est une étroite corrélation entre le caractère improductif de la consommation et l’inflation de la fonction judiciaire qui informe la perception et le mode d’intelligibilité du produit donné, ou plutôt le court-circuite, pour le traverser en direction d’un sujet-auteur. A ce plan de la consommation, par exemple, la question majeure devient pour le lecteur : ce livre fait-il partie du type de livre que moi je lis ? Lire ce livre fait-il partie des coordonnées subjectives qui traduisent ce que je suis ? Il est notoire que dans l’acte ou l’état d’aimer-un-livre entre pour une part considérable la configuration affective s’aimer-comme-étant-celui-qui-aime-ce-livre, ou s’aimer-comme-faisant-partie-de-ceux-qui-aiment-ce-livre, la dimension productive de co-expérimentation passant tout à fait au second plan, supplantée par la dimension de communion entre un sujet-lecteur et un sujet-auteur se reconnaissant l’un dans l’autre, et s’aimant l’un en l’autre. Tout l’inverse d’une fonction critique dans laquelle s’enchaîneraient et se relaieraient des expériences, au sens précis avisé précédemment – pour qu’entre elles, d’expérience d’écriture ou d’énonciation à expérience de lecture ou audition, quelque chose – une transformation, même infime – « passe ».


III. BILAN-PROGRAMME

Les considérations développées jusqu’ici permettent d’indiquer quelques lignes programmatiques qui, dans la continuité des remarques de Foucault, nous paraissent plus nécessaires encore dans la situation actuelle. On reprochera aux propositions qui suivent leur caractère allusif ou vague. L’essentiel est qu’elles le soient juste assez pour marquer la tendance qu’il est maintenant urgent de refuser, et différentiellement, la direction qu’il nous semble non moins pressant de préciser.

a/ Rompre avec le partage analysé précédemment entre recherche (des enseignants-chercheurs) et formation (des étudiants), travailler par là même à rebours du système organique de coupures qui surdétermine ce partage, enfin lutter contre les fonctions-sujet activées par ce système à tous les niveaux du rapport au savoir (université, système éditorial de diffusion, système médiatique d’information, rapports aux discours catégorisés comme « politiques »…), – cette triple tâche implique de soumettre la conception et la pratique de l’enseignement et de la formation universitaires à un principe simple et univoque : créer les conditions permettant de faire de la recherche (c’est-à-dire, répétons-le, de la production de savoir) le contenu et la méthode même du processus pédagogique. Nous savons au moins ce qu’un tel principe refuse : un temps d’apprentissage conçu comme un long procès rituel initiatique fonctionnant inévitablement à l’infantilisation, parfois à l’humiliation, suscitant en tout cas, comme condition de son fonctionnement et de sa reproduction même, et par les jeux symboliques auquel il donne plein pouvoir, des effets d’intimidation dans le rapport au savoir, effets massifs et bien plus profonds que la seule intimidation vis-à-vis des figures de ses détenteurs autorisés (qui n’en est qu’une composante). Il n’y a nulle fatalité en la matière : des reproblématisations précises des modes de formation, d’acquisition des savoirs, et d’évaluation de ces acquisitions, devraient permettre d’apporter des solutions concrètes aptes à conjurer ce mode de fonctionnement rituel-initiatique qui reproduit la représentation idéologique du savoir (et à travers elle, nous l’avons montré, la représentation idéologique de l’idéologie elle-même). Notamment :

b/ Compte tenu du rôle central de la vitesse dans la production, dans la circulation et dans la consommation du savoir, non seulement dans le circuit social et médiatique de sa diffusion, mais dans le processus de la formation universitaire, il est indispensable d’envisager à nouveaux frais la fonction remplie par la pratique des « examen terminaux », dont il est notoire que, concentrant l’évaluation des acquisitions de connaissance sur des épreuves en temps extrêmement limité (dissertation, étude de texte, voire q.c.m.), elle favorise les effets les plus ineptes de « bachotage » et de révision de dernière minute. On ne s’empressera pas d’imputer ces manières de « réviser » à quelques étudiants négligents ou franchement fainéants. C’est bien souvent le type même d’exercice, et la durée ridicule qu’on lui impose, qui suscitent la manière dont on s’y prépare. La généralisation dans certains départements des « examens continus » ne risque certes pas de résoudre quoi que ce soit, si l’on entend par là l’ajout d’une épreuve de mi-semestre qui ne fait que reproduire dans le parcours de formation la forme de l’exercice de l’évaluation terminale.

c/ C’est une tout autre pratique d’évaluation, et donc, en amont, un tout autre mode d’investissement des étudiants dans le savoir, et par conséquent encore une tout autre manière d’enseigner qu’il faut envisager – disons d’un mot : une nouvelle polarisation globale du processus de formation –, en systématisant, au détriment des formes usuelles de l’« examen », les évaluations sur travaux de longue durée, semestriels ou annuels. Par exemple en sciences humaines, en sciences sociales, en littératures française, étrangères et comparées : mémoires ; traductions (de textes classiques non traduits, de textes-sources (archives, enquêtes empiriques), d’articles critiques, etc.) ; éditions annotées et commentées. Et ce dès les premières années ! En modulant naturellement l’ampleur du travail demandé, c’est dès la première année de formation universitaire qu’il faut s’employer résolument à briser les coupures – dont l’arbitraire ne se dissimule que de cette logique de l’initiation rituelle que nous contestons justement – entre première et deuxième années, entre troisième et quatrième années, etc., et qu’il faut apprendre à produire du savoir, c’est-à-dire à produire de la valeur d’usage utilisable dans de nouvelles recherches.

d/ Cela implique que ces travaux, dès les premières années, devraient être articulés sur les travaux de recherche, non seulement des enseignants-chercheurs, mais des étudiants en 2ème et 3ème cycles (masters et doctorants), développant la base d’une coopération entre les promotions et les générations. Cela ne revient pas à abolir (comme ne manqueraient pas de nous le reprocher différents crétins qui heureusement ne s’embarrasseront pas de lire ces lignes) le fameux « rapport d’autorité » à l’intérieur de la relation pédagogique, pour lui substituer on ne sait quelle joyeuse anarchie, mais à l’inscrire comme un certain différentiel pertinent à l’intérieur d’une division rationnelle des tâches (l’enseignant-chercheur n’aurait pas à « transmettre » un « contenu de connaissance » dont il aurait ensuite à vérifier au moyen d’un « contrôle de connaissances » la présence à l’intérieur de la tête de l’étudiant, mais plutôt à exercer de manière prévalente la fonction d’orientation et de coordination dans le cadre du travail collectif de recherche et de production textuelle).

e/ Cela implique en outre le développement des appareils d’édition et de diffusion internes aux universités (brochures, sites internet…), que les ATG auraient précisément pour tâche d’articuler immédiatement, non seulement avec les laboratoires de recherche, mais avec les travaux des étudiants en formation eux-mêmes. De telles unités d’édition et de diffusion des masters, des travaux d’éditions scientifiques et de traduction, sous contrôle collégial d’un comité scientifique composé de représentants des enseignants-chercheurs et de toutes les promotions d’étudiants, seraient une pièce organique d’un processus de production de savoir intensifié et élargi : assurant la circulation de la valeur d’usage de savoir, elles seraient à la fois une composante de la formation même, et la finalité réelle des travaux effectués dès les premières années. C’est-à-dire qu’une telle pratique se répercuterait indubitablement sur la manière même d’apprendre, dont le problème fondamental reste celui d’apprendre un rapport actif aux savoirs, conquérir un rapport productif dans le procès de production des savoirs, à tous les niveaux de ce procès (consommation productive, diffusion pour une telle consommation productive, donc pour la production de savoirs nouveaux, etc.). Et par là même, on ne peut douter également qu’une telle pratique serait apte à transformer les fonctions-sujets dans le savoir, notamment en substituant aux pratiques infantilisantes d’examen et de notation qui ont cours actuellement la publication comme mode d’évaluation du succès de la formation. Car l’évaluation porterait alors précisément sur le seul élément ayant du sens au sein du procès productif, et pour les existences qui y prennent part : la valeur d’usage d’un travail, son « utilisabilité » dans un cycle coopératif de recherche intensifié et élargi.

Il faut une bonne dose de mauvaise foi, d’ignorance ou de bêtise, pour se plaindre de la passivité des jeunes étudiants, de leurs soi-disant désintérêt pour ce que l’on prétend leur enseigner, ou encore de s’étonner de la puérilité de leurs réactions aux notes d’examen et de l’indifférence souvent constatée où ils tiennent les commentaires apposés aux copies… C’est le système organique des pratiques actuelles qui installe l’acte et l’expérience de l’apprentissage dans un pur et simple non-sens. L’ennui, le désintérêt, l’infantilité se contentent d’en découler comme les seules conduites adéquates à ce non-sens généralisé, dans l’indifférence que suscite et reproduit ce système même. Seule une refonte de l’articulation entre enseignement, recherche et formation, au sein d’un processus de production, de circulation et de consommation productives de savoir, sera capable, en subsumant réellement l’ensemble des acteurs des unités universitaires (départements, et plus encore ATG), de donner un sens aux travaux réclamés aux étudiants dans leurs premières années de formation (tout comme de donner un sens aux « cours magistraux » que l’on estimera nécessaire, suivant les cas ou les régions de savoirs considérés).

Ces quelques lignes devraient au moins aider le lecteur à concevoir combien nous trouvons grotesque la sempiternelle alternative entre un apprentissage-centré-sur-l’étudiant et un apprentissage-centré-sur-le-Savoir – tout juste bonne en vérité à décomplexer quelques désastreux vieillards, toujours dispos pour déverser leur ressentiment fielleux contre Mai 68, contre son prétendu « jeunisme », son irresponsabilité chevelue et autres vieilles lunes de la Réaction. Les séries de mouvements étudiants de ces dernières années, y compris dans leurs ambiguïtés et leurs confusions, devraient offrir une réelle leçon de modestie, et une puissante invitation aux agents de la production de savoir à délester l’imagination créatrice des représentations idéologiques du savoir ironiquement baptisées « réalités », pour poser enfin la seule question qui vaille : comment faire pour que les savoirs deviennent le lieu et l’objet de pratiques actives, c’est-à-dire productrices d’effets dans le milieu matériel où elles se réalisent, et productrices de sens pour les existences qui s’y engagent ?

___________________________________________________

[1]. Voir par exemple Fondements de la métaphysique des mœurs, Pléiade, t. 2, p. 301 sq, et Doctrine de la vertu, § 11.

[2]. Cf. M. Foucault et G. Deleuze, « Les intellectuels et le pouvoir » (1972), in Dits et écrits, Paris, Gallimard, 4 vol., 1994, t. II, p. 306-315 ; M Foucault, « La fonction politique de l’intellectuel » (1976), in Dits et écrits, op. cit., t. III, p. 109-114 ; « L’intellectuel et les pouvoirs » (1981), in Dits et écrits, op. cit., t. IV, p. 747-752. On pourra confronter également cet article avec « A propos des faiseurs d’histoire » (1983), in Dits et écrits, op. cit., t. IV, p. 412-415 ; et « Polémique, politique et problématisations » (1984), in Dits et écrits, op. cit., t. IV, p. 591-598.

[3]. On notera au passage que cette formulation n’est pas loin de reprendre ce qu’on pourrait considérer comme la définition platonicienne même de la philosophie, du geste philosophique dans la dialectique : ne pas simplement opposer des arguments dans une joute discursive à propos de tel Objet mais, toujours en même temps, toujours dans le même mouvement qu’on s’approche (ou tente de s’approcher) de l’Objet, essayer de se mettre d’accord dans le dialogue sur la forme que doit prendre le dialogue, sur les critères de vérité, les normes méthodologiques, les conditions d’un accord possible : débattre sur les conditions du débat. Simplement (mais ça n’est pas simple), nous dirons que Foucault, dans ce texte, esquisse la forme que pourrait prendre la réinscription de cette thèse platonicienne dans le registre d’une analyse de type matérialiste. Ce qui ne peut évidemment que la transformer en profondeur.

[4] C’est-à-dire en même temps une anéconomie, puisqu’elle intègre des procès économiques spécifiquement distincts qu’elle ne peut ramener à une mesure commune, à une forme équivalent générale. Mais ce n’est pas le lieu de développer ce point pourtant absolument capital.

[5]. Contestera-t-on cette « injection » de catégories économiques dans l’analyse de Foucault ? Il suffira de consulter le préambule rédigé par Foucault, Paul Veyne, Jean-Claude Milner et François Wahl pour la collection « Des travaux » aux Éditions du Seuil, qui prend en quelque sorte la suite de l’article que nous présentons, la création de cette collection elle-même réalisant une partie du programme qu’y ébauche Foucault : « Vous savez ce à quoi je rêve ? Ce serait de créer une maison d’édition de recherche. Je suis éperdument en quête de ces possibilités de faire apparaître le travail dans son mouvement, dans sa forme problématique… » (cf. infra. Appendice).

[6]. Il va de soi que la « question de la recognition », il n’est pas seulement légitime, mais éminemment souhaitable que l’éditeur se la pose au moment de décider s’il va publier un livre, que le libraire se la pose au moment de décider quel livre il placera en devanture, – et encore plus souhaitable qu’ils se la posent en faisant usage de critères d’évaluation qui ne soient pas ceux que déterminent l’externalisation tendancielle de la production de savoirs (et il existe encore des éditeurs et des libraires qui s’y efforcent : tout est à faire pour que ces créatures d’un autre âge n’appartiennent pas, dans un avenir proche, à un passé lointain). Nous souhaitons seulement (avec la conviction que nous ne le faisons pas contre, mais avec leur effort, dans le sens de leur effort) poser le problème à un niveau différent, conformément à notre position dans la division théorique du travail. Nous sommes philosophes : nous faisons de la philosophie. Et soit dit en passant, nous n’en avons même pas honte.

. On constate la même attitude, la même éthique de l’évaluation diagnostique, dans un entretien consacré au petit scandale qu’avait fait dans le landernau médiatique (les gens sérieux s’en moquaient bien) le petit livre de Jacques Attali, sorti en 1982, Histoire du temps, qu’on avait accusé d’être une compilation de plagiats (d’ailleurs maladroite) : « Je voudrais être clair. Nul n’est forcé d’écrire des livres, ni de passer des années à les élaborer, ni de se réclamer de ce genre de travail. Il n’y a aucune raison d’obliger à mettre des notes, à faire des bibliographies, à poser des références. […] Il suffit de bien marquer, et clairement, quel rapport on établit entre son travail et le travail des autres. […] Ce qui me paraît indispensable, c’est le respect à l’égard du lecteur. Un travail doit dire et montrer comment il est fait. » (« À propos des faiseurs d’histoire », in Dits et Écrits, op. cit., t. IV, p. 413-414). En d’autres termes, il ne s’agit pas, pour moi Michel Foucault qui accorde de l’importance au travail préalable à la rédaction d’un livre, qui n’écrit pas mes livres un cocktail à la main ou dans des halls d’aéroport entre deux Hiltons, de juger et blâmer ce Monsieur Attali, mais ce à quoi j’accorde de l’importance c’est qu’on soit en mesure de rapporter le texte qu’on a sous les yeux à ses conditions d’engendrement, à son mode de production. « […] la seule chose intéressante qui soit dans une idée : la manière dont on la pense. Le comment d’une pensée, c’est sa naissance fragile, c’est sa durable valeur » (idem., p. 415). Peut-on espérer cet avantage sur le froment : Le contenu théorique devrait idéalement pouvoir exhiber en lui-même la trace de son mode de production, il devrait pouvoir inscrire en lui, dirons-nous en poussant les choses à la limite, son rapport complexe à l’ensemble du procès de l’ERS.

[8]. On pourra relire à cet égard l’analyse menée par Gilles Deleuze, il y a trente ans, d’une telle fonction-média lorsque l’occasion lui fut donnée de répondre à la question : « — Que penses-tu des “nouveaux philosophes” ? » (Cf. Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995, Paris, Minuit, 2003, p. 128-131. A une première réponse lapidaire (« Rien. Je crois que leur pensée est nulle. »), fait suite une appréciation plus charitable de leur incontestable nouveauté : « une analyse très adaptée du paysage du marché » qui doit les créditer d’avoir « introduit en France le marketing littéraire ou philosophique »… Dans cette fonction marketing spécifique se conjuguent au moins trois paramètres :

a/ Une inversion générale des rapports de forces entre journalistes et intellectuels, telle qu’une inflation d’actes promotionnels – articles de presse, interviews, émissions radio ou télé – rend le livre lui-même superflu : « À la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu »), et que les intellectuels et écrivains eux-mêmes se trouvent « conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes » ;

b/ La résurgence d’une fonction-auteur dont la production littéraire, philosophique et artistique avait appris à se passer au profit de fonctions créatrices procédant plutôt par connexions transversales des champs d’expérimentation, fonction-auteur elle-même privée de toute fonction créatrice mais qui compense la vacuité du discours par l’enflure d’un sujet d’énonciation médiatiquement fabriqué : « Plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (“moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis…, moi, en tant que soldat du Christ…, moi, de la génération perdue…, nous, en tant que nous avons fait Mai 68…, en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants…”) (ibid., p. 127) ;

c/ L’installation enfin d’une économie de variété dans la production littéraire telle que « le même livre ou le même produit [doit avoir] plusieurs versions, pour convenir à tout le monde : une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste » (ibid., p. 129).

C’est bien sûr toute une théorie de la lecture, de la transformation du rapport à soi dans la lecture comme épreuve du savoir (ce que Foucault appelle la « fonction critique ») qui est engagée par ce diagnostic : cf. G. Deleuze-C. Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 2ème éd., 1996, p. 10 et 34-36 ; et Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 178-179.

[9]. Cf. communiqué de presse de la revue Lignes, n° 20 : « Situation de l’édition et de la librairie », 19 mai 2006.

[10]. M. Foucault, « A propos des faiseurs d’histoire », Dits et écrits, IV, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », Paris, 1994, p. 415.

[11]. Nous empruntons ce concept à Louis Althusser : voir « Idéologie et appareils idéologiques d’État » (1970), in Sur la reproduction, Paris, PUF, coll. « Actuel Marx ».

[12]. Pour élaborer de manière satisfaisante cette dialectique de la reconnaissance et de la méconnaissance, sans doute faudrait-il reprendre en détail l’analyse marxienne du fétichisme à partir de la distinction proposée par Zizek entre la manière dont les choses nous apparaissent et celle dont elles semblent nous apparaître. Nous n’en aurons pas le loisir ici.

[13]. L’Ordre du discours, Gallimard, Paris, 1971, p.74.

[14]. Dites et Écrits, IV, p. 40.

[15]. Idem, p. 41.

[16]. Idem, p. 44.

[17]. Idem, p. 46.

[18]. Idem, p. 43.

[19]. Idem, p.46.

[20]. Idem, p. 47.

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