Esquisse d’une contribution à la critique de l’économie des savoirs

Stéphane Legrand
Guillaume Sibertin-Blanc
Premier dépôt légal : février 2009 pour les éditions le Clou dans le fer.
ISBN : 978-2-917824-04-7

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(Extrait)
Bien des analyses, y compris les analyses critiques, portant sur les politiques actuelles en matière universitaire, à propos de la recherche, ou encore du « problème de la culture », sont menées, explicitement ou implicitement, au nom de l’argument suivant, qui présente la forme absolument typique du faux problème (au mieux, du problème mal posé) : le savoir, la culture ne sont pas des marchandises – et il ne faut pas, en conséquence, les traiter comme telles, leur appliquer les formes d’organisation, de gestion, de circulation qui sont celles des « simples » biens marchands dans le cadre d’une économie libérale décomplexée. Le savoir et la culture sont choses trop précieuses pour cela – plus précisément elles sont en fait sans prix, et doivent donc être mises à part du grand système général de la commensuration, de l’évaluation marchande, de la recherche rationnelle de la maximisation du profit : il faut les préserver.
Ce bon vieil argument repose, comme il se voit de soi, sur la bonne vieille distinction kantienne entre ce qui a simplement un prix, en tant que renvoyant sur le mode purement marchand au système général des besoins et inclinations sensibles de l’homme, et qui peut donc toujours à ce titre être remplacé par quelque chose d’équivalent, et ce qui au contraire n’a pas cette valeur relative mais une valeur absolue et intrinsèque, une dignité, ce qui donc est supérieur à tout prix, au-delà de toute commensuration, et possède une valeur stricto sensu incalculable[1]. En transférant cette différence pure qu’est la « dignité » de la personne humaine aux productions de l’esprit, nous nous offrons le luxe post-moderne de ne plus être tout à fait « humanistes », tout en préservant la reposante opportunité de demeurer encore pieux.
Tout cela est bel et bon, et il est vrai qu’une ou deux doses quotidiennes de Sénèque peuvent à l’occasion apporter quelque supplément d’âme aux cordons de police déployés autour des sauteries du G8 – surtout dans une bonne traduction. Mais – encore un effort camarades ! ce qu’il s’agit de critiquer et de combattre, ce n’est pas la libéralisation du système universitaire, c’est le libéralisme lui-même ; ce n’est pas la « marchandisation de la culture », c’est le mode de production capitaliste lui-même ; ce n’est pas la pénétration indue de la rationalité économique dans le sanctuaire du Vrai, du Beau et du Bien, c’est la rationalité économique elle-même. Nous ne devons pas analyser le domaine actuel de la production de savoir en nous efforçant de le préserver comme l’ultime point d’honneur d’intellectuels agonisant dans un tissu social, relationnel, théorique et affectif de plus en plus objectivement irrespirable, en nous figeant dans une posture obsidionale, bien déterminés à lutter jusqu’à la mort pour la permanence d’une sorte de réserve naturelle de la pensée qui, si l’on n’y prend garde, finira par constituer un motif d’excursion très couru pour les cars de touristes.
Que si l’on souhaite comprendre l’articulation complexe de la politique de la théorie (politique dans et pour la théorie) sur les enjeux politiques et économiques d’ensemble dans nos sociétés, il faut au contraire s’aviser du fait que le savoir, la culture, la théorie, la pensée sont des matérialités de plein droit, des matérialités qui sont produites dans des conditions socialement déterminées, qui circulent (sous des formes et sur des supports très divers) dans des conditions socialement déterminées, qui sont consommés (productivement ou improductivement) dans des conditions socialement déterminées. Ce qu’il faut analyser c’est donc le circuit tout à fait spécifique de l’économie du savoir. Or Foucault nous donne les premiers éléments pour entreprendre cette analyse, dans l’article que nous présentons ici : « Pour en finir avec le mensonge ».
Cet article de Foucault livre un diagnostic de la situation actuelle dans le champ complexe de la production, de la circulation et de la consommation de savoirs. Nous ne pourrons examiner dans quelle mesure ce diagnostic a encore une pertinence aujourd’hui sans nous livrer à une appréciation précise de l’analyse foucaldienne elle-même. Il est vrai que le propos de Foucault est ici lapidaire, suggestif plutôt qu’argumentatif. Puisqu’il porte tout d’abord sur la question du « débat intellectuel », puis, de là, sur le rapport de l’activité intellectuelle au champ social et politique où elle prend place, on sera tenté peut-être de quitter rapidement ce modeste entretien pour revenir aux textes plus fameux sur la « fonction de l’intellectuel », sur l’opposition, claire paraît-il – et qui pourtant l’est si peu –, entre « intellectuel universel » et « intellectuel spécifique »[2], etc. Pourtant, ce court texte a un mérite irremplaçable : porter ces questions au niveau de leurs conditions matérielles de formulation – soit, comme le dit Foucault : « débattre sur les conditions du débat »[3]. Il faudra donc envisager la fonction des intellectuels sur la base des conditions matérielles de l’activité intellectuelle définie, non d’un point de vue final (le « débat » lui-même comme but, dans une perspective habermassienne par exemple), non plus que d’un point de vue fonctionnel (la fonction que l’on enjoint à l’intellectuel de remplir), mais d’un point de vue matériel, comme une pratique spécifique, à savoir une pratique de production de savoirs. Nous entendons par là un procès de production de connaissances en tant que tel assignable à l’intersection de structures et de supports institutionnels qui organisent eux-mêmes des ensembles de pratiques distinctes et cependant simultanément nécessaires à la production de savoir – nommément : des structures d’enseignement et de formation à la recherche (production des producteurs de savoir) et des unités éditoriales de publication (diffusion ou circulation des savoirs produits). Les unes forment les conditions de la production proprement dite, ou production de production (production des moyens de production et des producteurs eux-mêmes) ; les autres forment les conditions de diffusion, ou production de circulation. Ces deux systèmes de conditions matérielles de la production de savoirs doivent être interrogés non seulement chacun pour lui-même mais aussi et surtout dans leur rapport ; et c’est précisément ce que fait Foucault dans cet entretien. Sur cette base, doit en outre être posée la question de la nature et des modes d’appropriation, c’est-à-dire d’usage, des savoirs produits, en tant que cette appropriation constitue un moment de la production de savoir elle-même, c’est-à-dire une production de consommation, en relation avec les deux autres moments du procès et avec leurs rapports variables ; et c’est également ce que fait Foucault dans cet entretien. On débattra tant que l’on voudra sur la « fonction de l’intellectuel », sur le rôle du « débat intellectuel », etc. ; rien ne convaincra tant que l’on n’aura pas rapporté ces questions, si importantes, si urgentes soient-elles, au problème qui les sous-tend et qui en conditionne la position même : le problème des conditions matérielles de l’activité intellectuelle comme processus lui-même matériel, c’est-à-dire comme pratique de production de savoirs. Et c’est à nouveau le problème qu’aborde Foucault dans cet article.
Mais qu’appelons-nous « production de production », « production de circulation », « production de consommation » ? Les problèmes relatifs au savoir dans notre société, aux modalités de son acquisition, de ses investissements économiques (applications « industrielles » au sens large) et politiques (couplages de l’expertise savante au processus de décision gouvernemental et administratif), et les problèmes afférents concernant les orientations des politiques universitaires, d’enseignement et de recherche, sont souvent mal posés. Par exemple, la professionnalisation de l’enseignement supérieur est un cas typique de faux problème. Entend-on par là qu’il faille soumettre les enseignements aux besoins d’entreprise ? Mais les entreprises elles-mêmes sont le plus souvent incapables de prévoir, ne serait-ce qu’à moyen terme, leurs propres « besoins ». Réclame-t-on par là la réduction des effectifs (donc des budgets) des formations faiblement professionnalisantes (en sciences humaines, en sciences sociales (certaines du moins), en littératures française ou étrangères, en études esthétiques, théâtrales ou cinématographiques, etc.) ? Mais l’on se fait alors une conception bien étrange de la « valeur » de ces savoirs, et du savoir en général, en l’engonçant dans une alternative aussi répandue que triviale : soit le savoir serait une « valeur d’échange », c’est-à-dire une marchandise comme toute autre, monnayable sur un marché paramétrable par les variables d’offre, de demande, de coûts d’investissement et d’opportunité, de rentabilité, soit le savoir serait une « valeur en soi », « valeur vraie » ou « fin en soi », irréductible à une marchandise, un art pour l’art de la libido sciendi… Nous croyons ces deux représentations aussi idéaliste l’une que l’autre, idéaliste aussi leur alternative même. Il est vrai que la première peut se réclamer d’un principe de réalité, qu’on le baptise Économie ou autrement ; mais justement nous ne disons pas autre chose : ériger la réalité en « principe », poser ce qui est comme ce qui « doit » être (au cas où « la réalité » ne se suffirait pas à elle-même, lui octroyer ce surpouvoir fictif sans lequel elle ne supporterait pas la critique), et intérioriser ce « devoir » dans la réalité même, voici le summum de l’idéalisme, ou plutôt sa pulsation intime, la normativité implicite de sa tautologie cardiaque. Car il est bien vrai que beaucoup de savoirs deviennent, en des secteurs toujours plus nombreux de notre société, des marchandises porteuses de valeur d’échange. Mais justement, s’ils le deviennent, c’est qu’ils n’en proviennent pas : un échange, en ce sens, n’a jamais produit un savoir, et ne nous apprend rien sur la manière dont on le fait, l’élabore et le fabrique. C’est dire à l’inverse que l’on ne peut rien attendre de plus d’une pure valeur du savoir comme vertu, comme dévotion religieuse et fin en soi. Il paraît que l’activité intellectuelle relève, au sens analytique du terme, d’un mécanisme de sublimation dérivant les pulsions sexuelles vers des buts non sexuels et des objets valorisés socialement. Peut-être. Mais bien des discours nous conduisent à voir la sublimation dominer d’abord les représentations que l’on se fait du savoir, et la manière subséquente dont on prétend en défendre les titres et l’exception : encore une fois, une pure valeur, « le Savoir » à protéger comme l’un des derniers bastions de résistance aux assauts d’une économie libérale triomphante.
Nous voulons dire tout autre chose, et sortir de cette alternative. Précisément parce que le savoir n’est pas une vacuole au sein d’un système socioéconomique et idéologique hégémonique, les manières dont on se rapporte au savoir, dont on le pense, dont on l’élabore et le transforme, dont on l’utilise, ne peuvent être analysées, et peut-être transformées, sans une prise en compte critique de l’économie libérale dans son ensemble. Mais cela impose en retour de considérer les savoirs eux-mêmes dans leur économie propre, c’est-à-dire comme des réalités matérielles produites comme savoirs, mises en circulation, consommées aussi à leur manière, et donc soumises sous tous ces aspects à des conditions matérielles spécifiques, conditions elles-mêmes déterminées par les conditions générales de production et de reproduction de notre organisation sociale et économique. Autrement dit, l’analyse critique de la situation actuelle de nos rapports au savoir doit prendre place dans une critique de l’économie politique, et elle doit y prendre place, non sous la forme d’une rêverie sur les valeurs immortelles de la connaissance pure ou de la « Culture », mais sous la forme d’une critique de l’économie restreinte des savoirs.
Que voulons-nous dire lorsque nous parlons ainsi d’une « économie restreinte des savoirs » ? « Économie », tout d’abord. Cela veut dire qu’il faut se donner les moyens d’analyser des procès de savoir, ce qui signifie tout autre chose que des « progrès », successions historiques et linéaires de formes présentant une cohérence interne déterminée par un principe ou « noyau » central, et issues d’une origine connaissable tout en se dirigeant vers un but ultime prévisible, donc orientées téléologiquement. Par procès en effet, entendons spécifiquement des développements de forces prises dans des tensions agonistiques, affectés de coefficients de vitesse et de lenteur, donc d’accélérations, de stagnations et de crises, possédant des moments organiquement liés mais spécifiquement distincts, non orientés téléologiquement, et dont l’analyse, enfin, requiert en conséquence le discernement de leurs différents moments selon les déterminations générales du concept d’économie :
a) Moment de la production, c’est-à-dire de la production des sujets producteurs (forces productives théoriques) et des moyens de production : d’une part la matière première théorique, ce qui pose le problème, par exemple, des conditions statutaires et matérielles d’accès aux sources, aux livres, aux débats, aux informations nécessaires, etc. ; et d’autre part les instruments théoriques, ce qui pose le problème de l’accès aux méthodologies et de leur maniement.
b) Moment de la circulation, c’est-à-dire de la production concrète des modes de circulation et de diffusion des savoirs et des producteurs de savoir, donc aussi bien des critériologies explicites ou tacites qui déterminent les condition de cette circulation : qui peut être publié ? et dans quelles conditions ? et par qui ? et sous quelles conditions sera-t-on lu ? et de quelle manière sera-t-on lu ? mais aussi bien : qui peut aller écouter le Professeur X à Yale ou Francfort ? ou encore aller y parler ?
c) Moment de la consommation, c’est-à-dire de la production des moyens de consommation et des consommateurs de savoir, ainsi que de leurs modes de consommation, par exemple de leurs habitus de lecture spécifiques et socialement conditionnés, qui déterminent notamment le caractère productif (la consommation transforme celui qui l’effectue, il s’en sert, il la prolonge dans ses propres productions, immanentes ou non, il maintient le savoir comme valeur d’usage dans le moment même où il l’incorpore) ou inversement improductif (on a passé un bon moment et accru sa « culture générale ») de la consommation même. Étudiants, corps professoraux, médias (qui sont consommateurs en même temps que diffuseurs), associations civiles et professionnelles (enquêtes et commissions syndicales), administrations publiques et organes politiques (qui consomment évidemment des savoirs dans des instances très diverses – groupes de rapporteurs, commissions, enquêtes parlementaires), « grand public », etc. – il est clair que les consommateurs sont socialement produits comme tels.
Mais nous avons précisé « économie restreinte des savoirs ». Restreinte, donc. Eh bien ! c’est qu’il va de soi que cette économie du savoir ne constitue qu’un secteur de ce que l’on peut nommer l’économie sociale générale, que l’on peut définir comme étant, pour une formation sociale donnée, le tout complexe, hautement différencié, et surdéterminé, des différents procès identifiables de production-circulation-consommation. Les quelques exemples que nous avons esquissés ci-dessus montrent bien, si l’évidence n’y suffisait pas, combien l’économie des savoirs est intriquée dans cette économie générale, et combien cette dernière se réfléchit en elle dans ses diverses déterminations – et c’est bien cette articulation qu’il s’agit de penser, articulation qui ne se réduit pas aux modes d’allocation des ressources aux institutions socialement et symboliquement identifiées comme « lieux de savoir » (Universités, Centres de recherches, etc.), mais les comprend seulement comme l’un de ses rouages. L’Économie Générale (dorénavant : EG), qui est donc une « économie d’économies »[4], s’articule sur l’Économie Restreinte des Savoirs (dorénavant : ERS), principalement, nous tâcherons de le montrer, par le biais des formes d’assujettissement, des fonctions-sujets suscitées à leur entrecroisement.
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