Matérialismes N°03. Août 2012. ENQUETE MILITANTE OUVRIERE (2/2)

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Version PDF :  Matéralismes N°03

Les positions de Panzieri et des Quaderni Rossi correspondent à une séquence historique déterminée dans l’histoire du capitalisme. L’antagonisme ouvrier que Panzieri théorise relève de l’existence d’une classe ouvrière industrielle qui est le résultat de la rationalisation du travail, de l’inscription de toute activité dans un système de relations calculables. Le pari des Q.R. consiste dans la re-politisation de cette classe ouvrière entièrement objectivée dans et par les rapports capitalistes, et dont les caractères distinctifs – mentalités, compétences techniques, modes de consommations, etc., – sont déterminés par leur intériorité au système des rapports de production : il s’agit de penser cette strate sociale entièrement « artificialisée » et « socialisée » comme un sujet politique qui, justement à cause de sa condition d’immanence au système social, est en mesure de le subvertir en tant qu’ordre global. Le ressort de l’opposition du prolétariat au capitalisme est la limite intérieure qui manifeste le déséquilibre immanent d’une totalité sans extérieur. Ce qui signifie reconnaître la possibilité de la révolte précisément là où l’emprise du système, l’« aliénation » du sujet, atteint son degré maximal. La subsomption réelle – la production d’un collectif-travailleur entièrement immanent au capital devenu totalité technique et sociale – est le moyen par lequel le capital s’efforce de réduire l’irréductibilité des classes laborieuses, d’en faire un moment de son propre processus ; mais cette subsomption finit par rendre beaucoup plus dangereux le collectif des êtres-au-travail, dont les révoltes ont lieu désormais au centre, et non plus aux marges, du système des rapports sociaux. Le capital est donc contradictoire dans la mesure où ses stratégies de subsomption de ses adversaires potentiels ne fait que les rendre, non seulement plus puissants, mais surtout des ennemis très intimes, dont l’indocilité est donc insubordination des figures créées par le capital contre celui-ci.Cette idée de la contradiction qui est à la base de l’analyse de la planification capitaliste par les Q.R.. implique une série de conditions. Cette analyse est valable avec un maximum d’évidence lorsque le capital investit directement l’organisation des rapports sociaux et se fait lui-même puissance instituante directe de l’ordre social – Etat-providence, Welfare State, Sozialpolitik, avec comme nœuds décisifs la planification et l’institutionnalisation du mouvement ouvrier. Lorsque le capital désinvestit les médiations sociales, et que le contrôle exercé sur la force-travail ne passe plus prioritairement par la construction rationnelle d’un lien social viable, la poursuite indéfinie de la stabilisation du système par le biais d’une intégration planifiée (technologique et institutionnelle) des conflits cesse de représenter la dynamique fondamentale du développement capitaliste. Si, comme Giovanni Arrighi le suggère, le capital tend – par le biais de la dominance de son moment financier – à revenir à une dynamique directe de reproduction élargie A-A’, en réduisant la médiation que représente le passage par M (investissements dans la production et dans ses conditions institutionnelles), la construction d’un système social pacifié tend à devenir superflue. L’investissement de la société par le capital ne se fait plus sous la forme de l’institution, et de l’institutionnalisation, d’un système de médiations « rationnelles », aux niveaux administratif, technologique, législatif, etc. D’une part, le capital a entamé, depuis les années 1970, un retour à sa forme « libre », financière, en désinvestissant ses précédentes « fixations » en structures matérielles – industrie, commerce, et toutes les structures aptes à organiser directement les collectifs des travailleurs/consommateurs ; d’autre part, il a réussi à fragmenter le processus de travail en évitant toute « concentration » d’un collectif-travailleur potentiellement unitaire : la governance des entreprises tend à traiter les différentes branches du processus de production comme des entreprises indépendantes ; la logique du marché a été imposée à l’intérieur des organisations d’entreprise, et le travail salarié a commencé à mimer le travail formellement « indépendant ». La connexion des activités « réelles » tend à se réaliser par le biais de la médiation indirecte du marché qui remplace l’intérêt direct du capital pour la planification de la médiation sociale et l’institutionnalisation des conflits « apprivoisés » ; en même temps, le contrôle sur le travail se fait par les contraintes de la dette publique et privée et de la mobilité des capitaux (délocalisations). Autrement dit : le capital re-financiarisé peut reproduire ses profits et se soumettre le travail sans s’engager directement dans l’institution de rapports sociaux « viables ». C’est pourquoi, d’une part, les stratégies contemporaines du capital ont partie liée moins avec le conflit de classe qu’avec la ré-organisation du système mondial des hiérarchies et des hégémonies intra- et inter-étatiques ; et, de l’autre, le conflit est porté par des instances qui n’ont plus de rapport direct avec unefonction stratégique au sein des rapports capitalistes – « indignation », « tumultes », « émeutes », sont les signifiants qui marquent une conflictualité enracinée dans une condition de « pauvreté » et de précarité qui trouve la domination capitaliste (et la répression étatique) comme un extérieur, mais sans accumuler en son propre sein les puissances collectives qui soutiennent le processus total de la production. Cette conflictualité n’est plus l’insurrection contre le capital de l’un de ses moments internes, mais un processus oscillant entre la sécession silencieuse et l’affrontement direct – deux stratégies que le capital lui-même, depuis les années 1970, utilise vis-à-vis des « résistances » socio-politiques à sa domination. Le problème des conditions de possibilité d’un collectif soustrait à la logique capitaliste se pose toujours – il s’agit de la prémisse nécessaire de toute « hypothèse communiste ». Mais le lien entre collectif hypothétique – que nous espérons voir bientôt surgir des innombrables luttes déclenchées par la crise – et la structure du Capital reste problématique. Le lien que la Classe ouvrière incarnait entre ces deux aspects – le Capital et le Communisme – aujourd’hui semble appartenir au passé. L’anamnèse de ce passé mérite autant d’attention que l’analyse du présent.

 

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