Matérialismes N°04. Octobre 2012. ACCUMULATION, CAPITAL ET LUTTE DE CLASSES

 Version PDF du BULLETIN  : MATERIALISMESN°04.A3

Cette section du Séminaire du GRM vise à développer certaines hypothèses qui étaient à la base de notre travail sur l’Enquête ouvrière militante. Dans ce travail nous avons essayé de saisir la dualité interne à la classe ouvrière – à la fois détermination et moment interne au capital et sujet antagoniste de la lutte contre le capital – et par conséquent, le dualisme structural entre d’une part la logique du capital et de son évolution, et d’autre part la logique des luttes ouvrières. Nous avons fait référence aux différentes positions qui, dans l’histoire des lectures de Marx, ont insisté sur le clivage entre deux logiques, deux historicités, réciproquement irréductibles : celle du capital et celle des luttes de classes – ce clivage marquant une division interne à la pensée marxienne elle-même. Cependant, ces deux histoires irréductibles sont également indissociables : elles sont comme les deux côtés d’une bande de Möbius, deux faces de la même structure, dont l’une ne se présente jamais sans l’autre, tout en ne pouvant jamais se présenter sur la même « scène » que l’autre, mais toujours en suivant une autre logique, un autre mode de la pensée, impliquant une autre scène, totalement hétérogène par rapport à celle où se présente sa face complémentaire…

La « centralité ouvrière » est la notion qui exprime de la manière la plus directe ce rapport proprement dialectique – cette contradiction, on aurait dit autrefois : la classe ouvrière est à la fois le ressort de la production capitaliste et la torsion interne au système, son moment d’antagonisme structurellement inconciliable. Or cette « scène » seconde, toujours en excès par rapport à celle du capital, et qui est la scène des luttes ouvrières, est, comme l’ont bien compris des penseurs aussi différents que Mario Tronti, Hans-Jürgen Krahl et Alain Badiou (à l’époque de Théorie du sujet) est la « scène » où se concentrent la logique et la temporalité proprement politiques. Cette « scène » politique entretient avec la temporalité capitaliste un rapport complexe : il faut éviter de le réduire tant à l’autonomie « formelle » de la sphère politique qu’à l’idée d’une extériorité immédiates des pratiques antagonistes par rapport au capital, d’une autonomie toujours-déjà-donnée de leur devenir – deux réductions théoriques où l’oubli de la dialectique implique immédiatement des conséquences politiques aporétiques, dont les impasses sont fort répandues aujourd’hui. Tout le problème consiste à formuler ce rapport et à en saisir la tension dialectique : la « scène » politique n’a de cesse de refaire surface au sein des rapports et des structures économiques, si bien que tant l’autonomie que l’hétéronomie des deux « scènes » sont constamment à la fois posées et niées. Le matérialisme historique, par le biais du concept de « lutte de classes », pense cette surrection perpétuelle du politique dans l’économique, cette repolitisation d’un processus « naturel » que ses premiers théoriciens voyaient comme radicalement neutralisé, donc soustrait au conflit structurel qui caractérise l’agir politique ; en même temps, le matérialisme historique pense la résorption incessante des ruptures et des surrections politiques dans et par les tendances structurelles qui déterminent la longue durée des rapports capitalistes. C’est pourquoi l’autonomie du politique ne peut jamais exister autrement que comme lutte contre les conditions de sa propre hétéronomie, ce qui revient à assumer cette hétéronomie pour transformer de l’intérieur ses conditions. Le paradigme de cette relation est évidemment la scission interne à la classe ouvrière entre son statut de marchandise – en tant que force-travail – et son statut de sujet politique. Cette scission est répétée, à travers des variations nombreuses, dans toutes les catégories fondamentales de l’analyse marxienne du capitalisme. Il y a donc tension et division – au sens d’un processus de division qui se répète incessamment – entre « scène » politique et « scène » économique : en dernière instance, il s’agit du décalage irréductible entre deux temporalités. Fredric Jameson est l’un des auteurs qui a récemment insisté sur ce point :

[L’un des caractères singulier de l’histoire humaine] consiste en ceci, que le temps humain (…) est toujours décalé par rapport au temps socio-économique, et notamment aux rythmes ou aux cycles (…) du mode de production capitaliste, avec son oscillation entre des courtes périodes où l’occasion se présente d’un débouché sur la praxis collective, d’une part, et, d’autre part, ses périodes incompréhensibles et inhumaines de nécessité fatale et de misère insurmontable.

Or le point qui fait charnière entre ces deux scènes – le lieu d’articulation entre le capital (la nécessité fatale) et la lutte de classes (la praxis collective) – est marqué par le concept d’accumulation. L’accumulation, chez Marx, est le processus par lequel le capital accomplit sa reproduction élargie et met en œuvre le cycle dont le résultat sera finalement l’augmentation du capital lui-même ; en même temps, l’accumulation indique le processus par lequel le capital « se fixe » en organisation des conditions du processus de production, ce qui implique immédiatement un investissement des rapports sociaux existants et la création des conditions de la disponibilité, voire de la docilité et de la subordination, de l’articulation de la production sociale. Par là, l’accumulation est déterminée comme le processus par lequel la tendance interne du capital visant sa reproduction élargie devient directement pratique d’organisation sociale, création de formes d’existence du travail et de la coopération sociaux, de modes de connexion des activités humaines – ce qui ne saurait constituer une sphère politiquement « neutralisée ». Il s’agira de comprendre le capitalisme contemporain du point de vue de cette notion, et d’en saisir les implications. (…)

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